Rencontre avec ETRANGE, par Alexis Cro-Mags

Unanimement salué par la critique, le premier album éponyme d’ETRANGE, basé sur un concept alliant cosmos, vide interstellaire ou questions existentielles, s’est imposé comme une des sorties majeures du dernier trimestre de l’an 2019. Un entretien s’imposait afin d’en savoir plus sur cet épopée spatiale et musicale à deux têtes.

Vous venez de sortir votre premier album éponyme. La critique réservée à ce disque semble unanime et amplement justifiée, tant du côté de vos pairs que celui du public. En avez-vous été surpris, voire émus ?

Deadale : Nous sommes très agréablement surpris des retours sur l’album. En faisant notre truc dans notre coin, en DIY (Ndr : acronyme anglophone de « do it yourself », que l’on peut traduire par « faire par ses propres moyens »), nous nous sommes faits plaisir avant tout et ne nous attendions pas à de tels retours de la presse et du public, un peu partout dans le monde. Nous ne te cacherons pas que cela fait quelque chose de recevoir des mails d’encouragements ou de félicitations. Par exemple, deux peintres nous ont envoyé des photos de leurs œuvres que notre album a inspiré. C’est plus que touchant !

La musique développée par Etrange s’apparente à une pyramide aux bases de laquelle fourmille une quantité de détails et subtilités convergeant vers le sommet de votre édifice musical. De quelle manière parvenez-vous à élaborer cette unité artistique au milieu de ce magma d’idées fulgurantes ?

Deadale : Aucune idée !!! (rire) Bien évidemment, notre inspiration est à rechercher dans divers courants musicaux et visuels, mais je crois que nous recentrons tout cela pour atteindre notre objectif principal, à savoir, créer des mélodies. Nous ne cherchons pas à en mettre plein la vue ou à foutre des notes partout. Ce qui compte le plus, c’est que nos morceaux aient du sens, qu’ils soient plus ou moins progressifs mais coulent de source.

Velhon : Dès le début, il a été décidé que l’album serait un concept avec une histoire, un fil conducteur. Nous nous sommes donc efforcés de donner à chaque morceau son identité propre mais également de créer une unité en plaçant dans certains morceaux des petits rappels de riffs et de mélodies provenant d’autres morceaux, mais travaillés différemment. Cela permet à la musique finale d’avoir une conception logique du début à la fin.

Comment vous partagez-vous les rôles de la composition ?

Velhon : L’écriture se fait de concert. On s’échange d’abord par mail des riffs, des thèmes, des arrangements. Ensuite on voit ce qui vaut le coup, ce qui peut être amélioré. J’articule alors tout ça ensemble, en modifiant si besoin pour obtenir une cohérence sur les harmonies, les modes,… De fil en aiguille, les morceaux prennent ainsi forme, et une fois que tout est en place du début à la fin, on écoute en boucle pendant des semaines et on réajuste les détails. Sur ce premier disque la participation de chacun dans la composition varie grandement d’un morceau à l’autre. Par exemple, toute la première partie de « Exile » est majoritairement issue des idées de Deadale, tandis que la majorité de « Nebula » vient de mes idées. On travaille vraiment au feeling selon la disponibilité de chacun. Il peut arriver que pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, il n’y ait pas d’échange, et d’un coup l’un de nous envoie un mail avec une proposition de morceau quasiment complet !

Deadale :  J’ajouterai que, même s’il s’agit d’un projet instrumental, nous écrivons au préalable une histoire qui nous sert de base de travail. C’est l’ossature de l’album autour de laquelle devront s’articuler certaines ambiances ou émotions.

La composition musicale en groupe implique nécessairement des compromis. Avez-vous eu à faire face à des divergences substantielles pour qu’un de vous deux se sente dans l’obligation de faire des concessions ?

Deadale : Nous avons évidemment des méthodes de composition différentes liées à des parcours musicaux qui le sont tout autant. Mais nous avons surtout une base solide d’influences communes. Paradoxalement, je n’ai pas souvenir de divergences notables pendant la composition de l’album, lequel s’est construit presque instinctivement. Nous suivons la trame de l’histoire que nous avons en tête, chacun s’inspire des idées de l’autre et nous en discutons beaucoup par mail. On enregistre nos parties de notre côté et Velhon se charge de l’assemblage final. C’est essentiel pour conserver une cohésion d’ensemble.

Votre œuvre affiche un goût prononcé pour le septième art, de par sa grandiloquence et son approche « bande originale » . Quel impact le cinéma a-t-il sur vos vies et votre inspiration ?

Velhon : On a grandi avec les jeux vidéo et les films des années 80. J’ai été influencé par les musiques de John Williams, James Horner,… Mais je pense que ce sont les jeux video qui ont eu le plus d’impact sur ma musique. A cette époque, la technique était limitée au son 8-bit et les compositeurs ne pouvaient pas se contenter de miser sur les gros sons épiques et réalistes d’aujourd’hui. Ils faisaient un vrai travail d’écriture pour dégager des harmonies et mélodies aussi « catchy » qu’emblématiques.

Deadale : Tout à fait. J’ajoute que nous ne pouvons dissocier la musique de Etrange de l’image au sens large, tels que les films, dessins animés, illustrations ou jeux vidéos, des bandes originales de films, voire de la littérature de science-fiction. Cela serait trop long de lister les monuments SF qui nous ont inspirés mais notre concept tourne autour du thème spatial, du voyage vers l’inconnu, des grandes questions existentielles, la cosmologie, l’immensité, le vide… C’est fascinant car l’Univers est à la fois magnifique et inquiétant ! C’est une source intarissable d’inspiration. C’est pourquoi nous avons aussi fait appel à Stan W. Decker (Ndr : illustrateur de pochette d’albums, bien connu des aficionados de heavy metal ) pour illustrer ce que nous avions en tête. C’était très important à nos yeux d’avoir un visuel qui colle à notre univers. Le résultat est au-delà de nos espérances.

Ainsi que vous l’évoquiez à l’instant, l’univers développé par Etrange évolue autour de l’espace et du cosmos. Aviez-vous cette idée de thématique dès la création du groupe ou est-ce venu plus tard, au fur et à mesure que progressait l’élaboration de l’album ? 

Deadale : La thématique spatiale s’est imposée d’elle-même, comme une évidence. Nous avons monté le groupe à l’automne 2017 et dès les premiers jets de riffs, de sonorités de claviers, nous savions où cela nous conduirait.

Peut-on citer Liquid Tension Experiment, Jean-Michel Jarre, Emperor ou John Williams comme influences marquantes de votre parcours artistique, même si cela reste sans doute bien trop réducteur ?

Velhon : Carrément, J’adore tous ces artistes. Jordan Rudess m’a énormément influencé sur le plan des sons de lead. A un moment donné, nous avions cité Emperor comme influence, mais il n’y en a pas vraiment de trace dans notre premier album. On peut par contre entendre une influence Enslaved, Mayhem ou encore Thorns sur les plans black de « Nebula » par exemple. Les grands compositeurs de musique de film comme Williams ou Horner ont également laissé une petite emprunte dans notre écriture, mais comme tu le dis il y a beaucoup d’autres influences, comme la variété des années 60 qui trouve d’ailleurs écho également dans le rock japonais des années 90 et 2000. Et puis, difficile de ne pas mentionner les groupes de heavy prog’ tels que Symphony X, entre autres.

Deadale : C’est marrant car, niveau sonorité de claviers, j’aurais plutôt tendance à citer Kevin Moore (rire). Oui, bien évidemment, il est impossible de passer à côté des classiques Dream Theater et Liquid Tension Experiment. Mais j’étais déjà énormément influencé par la scène metal prog’ instrumentale en général à travers des groupes tels que Planet X, Cosmosquad, Gordian Knot, mes potes de PaRaLLaXe. Et puis le heavy et le thrash qui ont bercé mon adolescence. Sans parler de tout un tas de groupes et artistes que je vénère. C’est sans fin (rire)

Etrange est-il destiné à se produire sur scène ?

Deadale : Non, et ce pour plusieurs raisons : la distance, le fait que nous soyons un duo, lequel fonctionne parfaitement en studio mais dont les performances ne conviendraient pas sur scène. Si l’on ajoute à cela le travail et la vie de famille, cela devient impossible.  Etrange est avant tout un projet studio de passionnés et nous souhaitons consacrer ce qui nous reste de temps libre à la poursuite de cette aventure au travers du processus de création.

Quels sont les liens vous unissant tous les deux ? Que pensez-vous vous apporter mutuellement, tant humainement qu’artistiquement ?

Velhon : Je suis pote avec le frère de Deadale depuis le lycée, c’est comme ça qu’on s’est connus. On se voit peu car je vis à Bordeaux et lui à Paris. Tous nos échanges concernent la musique. On s’échange des groupes à écouter, du prog’ bien sûr, mais Deadale est un très gros fan de death metal technique. Quant à moi, je reste un gros fan de black metal, ce qui nous permet de nous enrichir mutuellement.

Deadale : Vel et moi nous connaissons depuis des années mais c’est le hasard qui nous a conduit à créer Etrange. Ce qui nous lie, c’est cette passion commune pour la musique. Ce qui nous grandit, c’est le fait de concrétiser ce projet qui nous tient à cœur. Avec Etrange, on se fait vraiment plaisir ! Et tout le reste, comme par exemple cet entretien avec toi, c’est la cerise sur le gâteau !

Quel serait le pire défaut de votre alter-ego ? A changer ou non d’ailleurs, pour l’écriture du second album…

Deadale : Honnêtement ? Je n’ai rien à reprocher à Velhon. C’est le couteau-suisse du groupe, un bourreau de travail, un excellent musicien, un ingénieur du son, un photographe, un graphiste, un informaticien… S’il sait faire la cuisine, c’est l’homme parfait ! (Rire)

Velhon : J’ai une bonne maîtrise de la cuisson des frites, c’est un bon début ! (rire)  Bien évidemment, rien à redouter de la part de Deadale pour l’acte 2 d’Etrange, notre duo fonctionnant aux petits oignons (rire) Nous créons la musique que nous souhaiterions entendre, et nous sommes avant tout notre premier public. C’est juste du plaisir pur.

L’album Etrange est toujours disponible à l’achat physique ou numérique via ce lien

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