MARK LANEGAN @Le Trianon, Paris – 8 décembre 2019, par Marina Zborowski

Le 8 décembre dernier, j’ai enfin réalisé l’un de mes rêves les plus chers : voir Marl Lanegan sur scène. Avant de revivre le souvenir de ce concert, un petit retour sur les origines de ce rêve s’impose. La grande fan des QUEENS OF THE STONE AGE que je deviens immédiatement en écoutant Songs for the Deaf à sa sortie en 2002 ( cet album tellement génial ) découvre Mark Lanegan avec ce titre fabuleux : « Hangin’ Tree ». Gros coup de foudre pour cette voix si magnifiquement et follement sombre. Je m’empresse de rechercher d’où vient cette voix que je n’ai jamais entendue jusqu’ici (ô scandale, même du haut de mes seize ans ! ). Je découvre alors que Mark Lanegan, c’est non seulement une immense voix et un songwriting exceptionnel, mais aussi une série de projets musicaux de folie : l’artiste excelle autant en solo que dans le grunge, avec les SCREAMING TREES, puis avec MAD SEASON et ce cher Layne Staley   ( une autre voix qui m’a attrapée pour toujours ), ou encore dans le stoner avec les QUEENS OF THE STONE AGE ( il accompagne le groupe sur Rated R également, et plus tard sur Lullabies To Paralyse et Era Vulgaris… et chacune de ses contributions est une perle ! )… Au fil des années, je découvre que son talent ne s’arrête évidemment pas là : parmi ses nombreux projets parallèles, notamment avec des voix féminines qui épousent à merveille son chant si unique, de Martina Topley-Bird à Melissa Auf Der Maur en passant par Alison Mosshart ou encore Nicole Atkins (cette reprise de « November Rain » des GUNS N’ ROSES, oh my…), je craque complètement pour son duo avec Isobel Campbell, qui donnera naissance à trois albums d’une rare délicatesse. Et en 2012, Mark Lanegan sort l’album Blues Funeral. L’album qui me rend définitivement addicte. Impossible de ne pas tomber folle amoureuse de « The Gravedigger’s Song », qui ouvre majestueusement cet album absolument parfait. 3’43 d’intensité. Cette chanson est sans doute l’une de celles qui ont le plus marqué ma vie jusqu’à présent. Fascination et tremblements à chaque fois que je l’écoute. La voix de Mark Lanegan qui te chante – en français dans le texte parce que c’est la classe ultime – « Tout est noir mon amour, tout est blanc / Je t’aime mon amour / Comme j’aime la nuit », c’est juste immense.

C’est donc remplie d’amour et d’admiration que je me dirige vers le Trianon pour accomplir ce vieux rêve. Je me doute que « The Gravedigger’s Song » ne fera pas partie de la setlist mais c’est peut-être mieux pour ma santé mentale et pour ma dignité… je me résous donc à m’en passer ! Et ce soir, toutes les conditions sont réunies pour vivre une merveilleuse soirée : le concert a lieu au Trianon, l’une de mes salles préférées, je suis au stade maximal de ma sensibilité, et pour couronner le tout, la salle est en mode orchestre, je verrai donc parfaitement bien la scène. Installée sur mon petit strapontin en bout de rangée, je m’apprête à vivre ce concert dans toute son intensité. Les musiciens entrent sur scène, suivis du grand Mark Lanegan. Les projecteurs virent au bleu et au rouge passion. On ne fait que deviner les traits du chanteur, les musiciens sont à peine plus éclairés. L’ambiance sera obscure et il faut accepter les règles du jeu : ce bleu-rouge sombre sera le décor de toute la soirée.

Le groupe entame les premières notes du show et ça commence fort, avec un titre mega rock’n’roll, « Knuckles ». Happiness. Rock is definitely alive ! Toute la salle tremble de bonheur. Le son est superbe, enveloppant comme il faut. C’est électrique, puissant, efficace. On ne pouvait rêver mieux en ouverture d’un concert de Mark Lanegan. Je suis aux anges. Le concert continue dans la même veine avec « Disbelief Suspension », le premier titre du tout dernier album, Somebody’s Knocking, sorti en octobre 2019. Je commence à peine à réaliser la chance que j’ai d’être là, au Trianon, à quelques mètres de Mark Lanegan et de ses formidables musiciens, légendes du rock avant l’heure. L’harmonie entre les musiciens et l’énergie toute particulière du guitariste sont immédiatement et irrésistiblement contagieuses.

On enchaîne avec deux titres issus de deux périodes différentes : « Nocturne » (Gargoyle, 2017) puis « Hit The City » (Bubblegum, 2004). « Hit The City », ô merveille. Ce titre que je chéris tant… et pour cause : il réunit la voix de Mark Lanegan et celle de PJ Harvey, ma déesse pour l’éternité. L’interprétation est tellement belle sur la scène du Trianon que j’ai presque l’impression que Polly Jean est parmi nous (je n’ose imaginer mon état si ce rêve ultime de voir les deux artistes réunis sur scène venait à se concrétiser…!). Les titres se succèdent dans un élan d’élégance qu’il est désormais impossible de rompre. C’est impressionnant. L’excitation monte avec « Stitch it up« , qui donne définitivement envie de danser toute la nuit. Le public est électrisé. On entend crier « debout » entre chaque chanson, on sent une envie folle de tout le monde de se lever et de courir vers la scène pour se prosterner devant Mark Lanegan… The Man. Cette envie folle, je la ressens aussi, mais je ne suis pas mécontente d’être assise car je sens que je suis physiquement incapable de me lever : non seulement parce qu’en cette période de grève générale des transports, il a fallu réaliser un joli petit périple pour rejoindre le Trianon (qu’importe, un concert de Mark Lanegan, ça se mérite !) ; mais surtout parce que je suis ensorcelée par cette voix tellement unique, tellement profonde, tellement sublime… je suis tout simplement scotchée à mon strapontin.

Et là, le groupe joue les premières notes du sublime « Burning Jacob’s Ladder », face B du single « The Gravedigger’s Song » ! Hallelujah ! Je n’aurai sans doute pas le droit d’entendre mon titre chouchou ce soir, mais la surprise de la face B suffit largement à me combler de bonheur ! Je raffole de ce titre et de sa mélodie délicieusement proche de « Gray Goes Black » (l’un des plus beaux morceaux de Blues Funeral). La grande classe. Je suis subjuguée, et ce n’est que le début.

Deux titres du dernier album continuent de tisser ce rêve éveillé : les classieux « Penthouse High » et « Night Flight To Kabul« . On flirte avec des ambiances proches des plus beaux morceaux de Depeche Mode. Le public ne tient plus en place, beaucoup se lèvent et forment de jolis petits essaims de part et d’autre de la scène. Et ça tombe bien car le morceau suivant n’est autre que l’excellente “Ruche” de Gargoyle, « Beehive« . Non mais vraiment, trop de beauté. Je suis partagée entre une joie incommensurable et une envie irrépressible de pleurer. Je me dis que le concert est à son point culminant et qu’il s’agit là du meilleur moment pour ajouter un titre de Blues Funeral à cette superbe setlist. Le guitariste se lance dans un solo hypnotisant et j’ai soudain cette douce sensation de transmission de pensée. Bonheur absolu, j’ai vu juste : dans la foulée de ce solo impeccable, ce sont bien les premières notes de « Bleeding Muddy Water« , le deuxième titre de Blues Funeral, qui retentissent sur scène ! J’en suis raide dingue et je ne suis visiblement pas la seule dans la salle. La version live est sublime. On peut lire le refrain se dessiner presque religieusement sur les lèvres de plusieurs fans: « Oh baby don’t it feel so bad »… Don’t worry Mark, tonight it doesn’t feel bad at all !! Opération envoûtement plus que réussie.

On enchaîne avec le frissonnant « Deepest Shade », ce titre de The Twilight Singers magnifiquement interprété par Mark Lanegan sur Imitations, album de reprises sur lequel j’ai tremblé plus d’une fois. « This deepest shade of blue / My love I give to you » résonne éternellement en moi. Evidemment, en live, c’est exceptionnellement beau et je finis avec les yeux bien embués. Les surprises se succèdent et Blues Funeral n’a pas dit son dernier mot : le groupe offre à une salle déjà comblée la très belle « Ode To Sad Disco ». Oh my goodness. Je vais finalement peut-être bien la perdre, ma dignité!

« Gazing from the Shore » (Somebody’s Knocking) et « One Hundred Days » (Bubblegum) prennent délicatement le relais, achevant de plonger la salle dans un respect indissoluble. Le régal continue avec « Emperor » (Gargoyle). J’ai déjà dit que toute la salle avait envie de danser jusqu’au bout de la nuit ?! Eh bien c’est reparti ! D’autant plus que le refrain entraînant de « Emperor » laisse habilement place à « Dark Disco Jag » et « Name And Number », ces petits bijoux empreints de cold wave issus du dernier album. Alors que l’émotion ne cesse de grandir depuis le début de ce magnifique concert, « Death Trip to Tulsa » débarque avec toute sa splendeur, unique titre de Phantom Radio joué jusqu’ici. Mais pas n’importe lequel. Pour moi, c’est vraiment l’un des meilleurs de cet album. Le groupe atteint un tel niveau de perfection en interprétant ce titre sur scène que ce moment du concert ressemble dangereusement à un au revoir. Et en effet, à la fin de ce voyage de la mort au creux des émotions les plus puissantes qui soient, le groupe quitte la scène. Heureusement, on comprend très vite qu’il y aura un rappel…

Et quel rappel ! On commence avec une version étirée de « Bombed » (Bubblegum) et un deuxième et dernier titre de Phantom Radio, « Torn Red Heart ». C’est l’instant romantique du concert. Les couples présents dans la salle se rapprochent et s’enlacent doucement. Les autres convoquent l’esprit de leur âme sœur, réelle ou imaginaire, unique ou plurielle, qu’importe : tout le monde est happé par la beauté percutante des mots et de la voix de Mark Lanegan. La buée qui se cramponne aux yeux de certains depuis le début du concert vient de recevoir la permission de passer à l’étape supérieure. Ce sont en tout cas de chaudes larmes que je sens lentement glisser sur mes joues.

Mais on ne va tout de même pas finir ce concert en pleurs. Le groupe n’a pas fini d’électriser le Trianon et saute à pieds joints dans les années 90 pour nous interpréter « Gospel Plow » des SCREAMING TREES. Nous voilà rassurés, la période grunge a beau être derrière nous, elle est résolument indémodable et indétrônable ! Je me prépare psychologiquement à voir ce concert s’achever quand soudain, cherry on the precious cake, le groupe rempile avec « Hangin’ Tree ». Oui, « Hangin’ Tree », le titre des QUEENS OF THE STONE AGE qui m’a fait découvrir le sublime univers de Mark Lanegan ! Je ne réponds plus de moi. L’ivresse collective qui s’empare de la salle est minuscule vis-à-vis de l’hystérie intérieure que je ressens en cette fin de concert. « As we two are one / Swayin’… »: combien de fois ai-je rêvé d’entendre Mark Lanegan chanter en vrai ces paroles que j’aime d’amour ? Je savoure chaque précieuse seconde de ce final explosif. Car cette fois, c’est bien le dernier titre et c’est officiel, pas de « The Gravedigger’s Song » au menu. Peu importe, je crois que cette version de « Hangin’ Tree » vaut tout l’or de mon monde.

Les musiciens quittent la scène sur cet instant de bonheur maximal, à l’exception de Jeff Fielder, le guitariste, qui prend le micro pour remercier chaleureusement le public… et pour annoncer que Mark Lanegan sera dans un quart d’heure au stand merchandising pour une séance dédicace. WHAT ? Une deuxième cerise sur le gâteau, ai-je bien entendu? C’est vraiment Noël avant l’heure ! Je me dirige vers le fameux stand et j’y découvre un petit livre sur Mark Lanegan, Sleevenotes, publié chez Pomona. Il s’agit d’une interview dans laquelle l’artiste parle de ses influences, de son processus d’écriture et de ses différents projets musicaux. Magique ! Je l’achète, évidemment, puis je patiente jusqu’à l’arrivée promise et inespérée du chanteur. Tout va très vite : un quart d’heure et une trentaine de fans émus plus tard, je suis face à lui et je n’en reviens pas. Il m’accueille avec sa voix grave, quelque peu éclaircie par une gorgée de bière, et me lance un « Hi! » souriant. Intimidée, pour ne pas dire tétanisée, je lui tends le petit livre que j’ai déjà hâte de lire et je repars avec une dédicace et un deuxième sourire que j’emporterai dans ma tombe. De quoi patienter jusqu’à la publication en avril 2020 de Sing Backwards and Weep, les mémoires de Mark Lanegan, qui accompagneront la sortie de son prochain album, Straight Songs of Sorrow, quelques mois seulement après la sortie de Somebody’s Knocking. Vivement le printemps et la prochaine tournée!

CREDIT PHOTO ©Marina_Z

 

Setlist

Knuckles
Disbelief Suspension
Nocturne
Hit the City
Stitch It Up
Burning Jacob’s Ladder
Penthouse High
Night Flight to Kabul
Beehive
Bleeding Muddy Water
Deepest Shade (The Twilight Singers cover)
Ode to Sad Disco
Gazing from the Shore
One Hundred Days
Emperor
Dark Disco Jag
Name and Number
Death Trip to Tulsa

Rappel

Bombed
Torn Red Heart
Gospel Plow (Screaming Trees)
Hangin’ Tree (Queens of the Stone Age)

 

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