TESTAMENT « Titans Of Creation », par Alexis Cro-Mags

A l’image de ses confrères SLAYER, MEGADETH, IRON MAIDEN ou KREATOR, pour n’en citer que quelques-uns, que peut-on décemment attendre d’un nouvel album de TESTAMENT à l’heure d’aujourd’hui ? Si le statut de groupe majeur de son style n’est plus à démontrer depuis des lustres, force est de constater que la bande à Skolnick a pris pour habitude, depuis au moins deux albums, de nous resservir son thrash « made in California », pas nécessairement déplaisant mais dénué de toute forme de surprise. La carrière de TESTAMENT a toujours évolué sur une route vallonnée, interrompue par de nombreux changements de personnel, d’arrêts maladie, de manque d’inspiration ou bien dénuée d’intérêt en cherchant à coller à la « hype » du moment. Il serait cependant bien injuste de n’observer la longue carrière du groupe qu’au travers de ses mésaventures. Capable de véritables coups de génie, de retours inespérés ou de fulgurances discographiques et scéniques, la formation américaine aura mené sa barque selon les circonstances du moment, notamment chapeautée par les deux têtes pensantes que restent Chuck Billy (chant) et Eric Peterson (guitare). Si l’hydre à deux têtes n’en fait qu’à la sienne, force est de contaster que le line-up réuni autour de lui depuis maintenant deux albums – en intégrant cette nouvelle cuvée 2020 – est probablement le plus féroce et le plus techniquement bien au-dessus du panier que TESTAMENT a connu depuis plus de 30 ans. Seulement voilà, il ne suffit pas d’avoir des monstres de technique au sein de son groupe pour parvenir à maintenir l’attention de l’auditeur sur l’ensemble d’un album. Au-delà de la production puissante et racée – mais est-ce vraiment une surprise de nos jours ? – de ce Titans Of Creation à l’artwork plutôt quelconque sans être foncièrement désagréable, ce qui taquine un peu le cerveau, c’est cette impression que TESTAMENT semble prendre plaisir à rallonger son propos. Certains morceaux sont longs, bien trop en tout cas pour ne pas avoir envie d’appuyer sur la touche « next » avant la fin de la chanson. Le groupe se perd à trop vouloir en faire et à chercher par tous les moyens à briller sur des séquences qui n’en finissent plus. Aucune surprise non plus n’est à signaler au niveau du « riffing ». Tous ont déjà été entendus sur des albums antérieurs d’un groupe devenu prisonnier de son propre style. Le chant aussi vindicatif que mélodique de Chuck Billy serait d’ailleurs à prospecter du côté d’un rond-point d’où surgiraient les routes nommées Low (1994), Souls Of Black (1990) et l’extraordinaire The Gathering (1999), ce qui en soi est plutôt un bon élément à mettre à l’actif des Californiens. Mais là où TESTAMENT semblait il n’y pas si longtemps encore dans le coup et prêt à en découdre, le sentiment que le groupe évolue désormais en roue libre prend très, très vite le pas sur les quelques aspects positifs évoqués. TESTAMENT fait du TESTAMENT, comme depuis toujours certes, mais sans surprise, presque sans conviction. Gene Hoglan ne brille pas spécialement de mille feux au travers de ses interventions, d’habitude si savoureuses, pas plus que Steve DiGiogio ne parvient à transcender réellement la globalité de cet album par les plans de basse lumineux auxquels le bougre nous avait tant habitués, que ce soit dans TESTAMENT, DEATH, CONTROL DENIED et bien entendu SADUS. Ceci étant précisé, il va sans dire que cet album est loin d’être mauvais ! Il renferme malgré tout de très bons titres, mais cette volonté de vouloir allonger certaines parties nuisent considérablement à l’homogénéité de l’ensemble du disque. On aurait souhaité entendre un TESTAMENT plus concis, plus instinctif ou plus brut – pour ne pas dire brutal – et sans superflu. TESTAMENT tomberait-il dans une forme de syndrôme « IRON MAIDEN », toute proportion gardée, cela va sans dire ? Car à l’exception de l’avant dernier titre qui culmine à 3’24, avant un instrumental sans réel intérêt clôturant ce disque, exceptés ces choeurs plutôt bien fignolés, l’ensemble des chansons pointe entre 4’50 et 6’40 ! Alex Skolnick et ses potes commenceraient-ils à avoir du mal à composer des titres immédiats et concis, furieusement thrash, à l’instar d’IRON MAIDEN, devenu complètement incapable de proposer des morceaux fulgurants de 3 à 4 minutes, mettant tout le monde d’accord, tout en proposant des chansons à rallonge qui, le plus souvent, tournent en rond en s’auto-plagiant ? Fort heureusement, TESTAMENT n’en est pas arrivé à ce stade mais le syndrôme guette dans l’ombre. Méfiance. Aux Califormiens de se préserver de toute forme de facilité paradoxale s’il ne veut pas voir sa fan base le déserter tout doucement et tourner pudiquement les talons pour puiser ses ressources dans la fontaine de jouvence que représente la nouvelle vague de groupes de thrash qui déferle sur le petit monde du metal depuis maintenant une bonne douzaine d’années. Attention, à trop vouloir en faire, TESTAMENT prend le risque d’ouvrir une porte qui pourrait le conduire vers l’antichambre d’un EPHAD. Mais nous n’en sommes pas là. A suivre donc.

Liste des titres

1 – Children Of The Next Level

2 – WWW III

3 – Dream Deceiver

4 – Night Of The Witch

5 – City Of Angels

6 – Ishtars Gate

7 – Symptoms

8 – False Prophet

9 – The Healers

10 – Code Of Hammurabi

11 – Curse Of Osiris

12 – Catacombs

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TREPALIUM « From The Ground », par Alexis Cro-Mags

TREPALIUM revient à son public après quelques années de semi-disette discographique, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce retour s’impose d’ores et déjà comme un événement majeur de l’année puisque, en plus d’offrir de nouveaux titres, le groupe présente son talentueux nouveau chanteur par le biais de ce From The Ground déjà disponible depuis quelques jours. Un nouveau vocaliste certes, mais pas un novice non plus, puisqu’il s’agit de Renato Di Folco, lequel fait également office de chanteur d’exception au sein des fabuleux FLAYED, dont le registre n’est cependant pas tout à fait similaire à celui de TREPALIUM. Fort d’une bonne vingtaine d’années d’existence, ce dernier, passé d’un metal tendance extrême de très haute tenue, technique sans jamais être redondant, a le plus souvent évolué dans un registre brutal, sans concession et radical, baigné d’une voix saturée mais dont se dégageait tout de même un élément que peu de formations sont à même de proposer, un groove inimitable. Ainsi, pour saluer l’arrivée de son nouveau chanteur, dont l’étendue vocale à 360° est ici sublimée, portée par une aisance rythmique et technique permettant une assise vocale des plus confortables, TREPALIUM a décidé de pousser son curseur plus avant en prospectant l’ensemble des éléments qu’il lui était possible de dénicher en matière de groove, délaissant quelque peu la brutalité pure de ses premières réalisations afin de recentrer son ouvrage sur Di Folco, lequel éblouit d’une classe folle cette musique renversante et semble désormais s’imposer en véritable épine dorsale du groupe. Cet album offre donc de très, très belles nouvelles compositions de metal, un peu death, pas mal jazz, complètement swing, semblant avoir été pensées avec comme ossature centrale cette extraordinaire polyvalence vocale, délicieusement jubilatoire. Tout y demeure bien réfléchi, extrêmement bien pesé, avec juste ce qu’il faut d’évolution pour ne pas froisser les fans de la première heure, sans pour autant s’imposer à lui-même un surplace technique et artistique dont il pourrait à terme se lasser. Viscéralement irrésistible, From The Ground étonne tout de même par sa courte durée, sept titres pour une vingtaine de minutes. C’est peu mais terriblement excitant et sacrément bien agencé, efficace, entêtant – dans le bon sens du terme – groovy, voire carrément dansant. C’en serait presque décourageant pour les autres groupes tant TREPALIUM maîtrise son sujet comme un impressionniste celui des ombres fugaces subrepticement esquissées au fusain. Combien de groupes sont à même d’offrir une telle évolution de leur oeuvre avec tant de maestria, sans jamais renier sa vision artistique d’aucune compromission, ne balayant pas ses fondamentaux d’un revers de la main, mais possédant cette capacité d’adaptation avec, par-dessus tout, cette volonté innée de ne surtout pas stagner ? Beaucoup s’y sont essayés, nombreux s’y sont cassés les dents. Certains ont carrément disparu corps et âme, tandis que d’autres ont collé à la « hype » du moment – ceux-là sont d’ailleurs les plus nombreux ; aucune dénonciation, chacun(e) élaborera son propre petit listing d’artistes. TREPALIUM, lui, n’a cure de toute forme de considération stérile. Il avance sereinement et s’octroie à la seule force de ses convictions autant qu’à celle de sa passion sacerdotale, le privilège de s’accorder une place rayonnante lui permettant d’intégrer la caste tant convoitée de groupe culte, et ce de son vivant. Ce qui n’est pas si fréquent, convenons-en. TREPALIUM reste unique et n’appartient à personne ; qu’il le reste pour le bonheur des petits et des grands. Un album bienheureux et totalement envoûtant.

From The Ground disponible à l’achat sur le label Season Of Mist

Liste des titres

1 – From The Ground

2 – Twins Brawl

3 – Secretly Depressed

4 – Aimless Path (Pt.1)

5 – …To The Sun

6 – Feelin’ Cold

7 – Everything Is Supposed To Be Ok

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ALCEST @La Machine du Moulin Rouge, Paris – 7 mars 2020, par Marina Zborowski

Revoir ALCEST au plus vite : l’accomplissement de ce désir est devenu l’un de mes objectifs de vie majeurs en sortant de La Machine du Moulin Rouge le samedi 7 mars 2020. Revoir ALCEST et faire de l’univers d’ALCEST mon principal refuge. Oui, rien que ça. Parce que ce qui s’est passé ce soir-là relève de la Beauté, la vraie, celle qui émeut dès la première seconde, celle qui ne connaît d’autre limite que sa propre infinitude, celle qui laisse sans voix… celle qui remplace instantanément et éternellement tout ce dont on estime avoir besoin. C’était la dernière date de la tournée du dernier album d’ALCEST, Spiritual Instinct, c’était à Paris et c’était tout simplement l’un de mes plus beaux concerts.

Avant de trouver les mots pour décrire ce moment hors du temps, revenons quelques instants sur l’heure qui a précédé l’entrée en scène d’ALCEST, accompagné sur cette tournée de deux groupes: Kaelan Mikla et Birds in Row. Impossible d’assister au concert de Kaelan Mikla à 19h, ce que je regrette déjà profondément car l’univers de ce trio féminin islandais a piqué ma curiosité. Heureusement, nous arrivons juste à temps pour le concert de Birds in Row, excellent groupe de post-hardcore français qui allie à la perfection riffs qui tachent, messages de paix et sauts de kangourous sur scène. Le groupe enchaîne sa setlist dans un élan d’énergie incroyable, l’adrénaline de la dernière date de la tournée injectée dans leurs instruments, l’excitation de jouer devant une salle pleine à craquer s’exprimant d’autant plus en cette période où les rassemblements sont réduits comme peau de chagrin au nom de la santé d’une humanité déjà bien malade avant que ce maudit virus ne joue son rôle tétanisant. Ces jeunes oiseaux lavallois donnent tout et partagent avec cette belle salle bien remplie son plaisir d’être là, sans toutefois bouder le réconfort du retour à la maison qui les attend à l’issue de cette tournée visiblement riche en émotions et en nouvelles amitiés. Ils incitent tout ce beau public à s’aimer, à se défouler, à s’entraider pour lutter contre toutes ces décisions qui sont prises à notre place, partout, tout le temps. Leur avant-dernier titre est en cela d’une force incommensurable : après une dernière prise de parole dénonçant cette violence inutile qui s’infiltre sans cesse entre les uns et les autres, le groupe dégaine un puissant « You, Me & The Violence » qui décoiffe. Combattre l’inutilité de la violence par une certaine esthétique de la violence, c’est un peu cela, au fond, que l’on vient chercher dans un concert comme celui-là quand on est fan de metal ! Le concert s’achève sur cette belle sensation mélangée de force et de douceur, la salle est chauffée à bloc et n’a plus qu’une minuscule demi-heure devant elle pour trépigner d’impatience avant le concert tant attendu.

Trépigner d’impatience, c’est vraiment ça. Je me suis rendue à ce concert avec mon frère, immense fan d’ALCEST de la première heure. C’est la première fois que je vois ALCEST, mais mon frère les a déjà vus et en garde un souvenir précieusement ému. Il a à maintes reprises voulu me mettre sur le chemin de ce groupe, mais pour des raisons incompréhensibles (car mon frère savait précisément pourquoi j’allais adorer et admirer ce groupe), je suis trop longtemps passée à côté, appréciant les titres qu’il me faisait écouter sans pour autant passer au stade du voyage intérieur nécessaire à la compréhension de l’univers d’ALCEST. Et puis un jour, la magie a opéré. J’ai écouté « Kodama » et je me suis rendue compte que j’étais juste en train de refouler un très, très grand amour ! En effet, comment ne pas succomber à la beauté de ces sonorités si proches parfois de la musique de TOOL?!

Les dix minutes qui précèdent le concert plongent la salle dans une ambiance mystique : point de playlist rock pour patienter, ce seront des chœurs aux accents spirituels. Mon frère sourit : « voilà, c’est l’église ! ». La douceur qui se dégage de ces chœurs insuffle un immense respect dans les regards et l’attitude du public. Tout le monde sait que c’est le début d’un magnifique voyage intérieur collectif, dans lequel chacun pourra interpréter personnellement tel ou tel morceau, lâcher prise, pleurer, sourire, frémir, frissonner, trembler. Le concert n’a pas commencé mais toutes ces émotions se laissent déjà deviner et c’est un délice.

Les chœurs cessent, les lumières s’éteignent. Les musiciens Indria, Zero et Winterhalter entrent sur scène sous un tonnerre d’applaudissements, très rapidement rejoints par Neige, maître à penser de la musique d’ALCEST. Admiration absolue pour cet immense artiste touché par une grâce venue d’ailleurs, qui débarque sur scène en toute simplicité, vêtu d’un T-shirt de TYPE O NEGATIVE et affichant un sourire ému. Les premières notes du titre qui ouvre leur dernier album, « Les Jardins de Minuit » retentissent dans un nouvel élan mystique : les chœurs pré-concert ont divinement cédé la place à cette sublime union guitare-basse-batterie, suivie de chœurs différents mais tout aussi sublimes… Puis arrive le riff conducteur de ce titre, ce riff tellement génial qu’il élève immédiatement l’émotion à son plus haut degré. Le titre est parfaitement exécuté, le son est magnifique, le groupe est uni et ça se sent. La dernière minute du morceau, qui me transporte déjà complètement sur l’album, est vraiment dingue en live. C’est officiel : nous venons d’entrer dans le conte de fée éternel d’ALCEST. Le morceau s’achève, je me retourne vers mon frère : nos yeux brillent du même éclat, nous sommes déjà immergés dans une hallucination totale.

©Marina_Z

Visiblement ravi de fouler la scène de La Machine du Moulin Rouge pour la première fois, le groupe enchaîne avec « Protection » , le deuxième titre du dernier album. Là aussi, le riff conducteur relève du génie. Le son explose, l’émotion explose. La voix de Neige explose aussi, dans sa plus belle rage. Et la batterie, mon dieu la batterie…! J’ai une fâcheuse tendance à tomber amoureuse des batteurs et des batteuses. Winterhalter et son jeu majestueux n’échappent évidemment pas à la règle… Mes émotions les plus fortes vivent au rythme de ses cymbales si cristallines, si follement belles. Je suis subjuguée. La salle l’est aussi.

Puis vient le moment du concert qui va faire chavirer mon frère: ALCEST entame l’excellent « Oiseaux de Proie » , issu de l’album Kodama. C’est le titre préféré de mon frère et je le comprends: la beauté et la puissance s’y expriment dans toute leur pureté. Là encore, feu d’artifice de cymbales, rythmes à couper le souffle, lignes de basse à tomber par terre, guitares enchanteresses et voix déchirante s’unissent dans un niveau de perfection rarement atteint. En live, c’est tellement beau, tellement parfait, tellement grand que la salle en reste presque sans voix. Certains commencent déjà à verser toutes les larmes de leur corps. Mon frère est en train de mourir d’amour… et moi avec!

©Marina_Z

Puis Neige annonce délicatement le prochain titre : « Autre temps » . Les larmes ne vont clairement pas sécher tout de suite ! Ce titre issu de l’album Les voyages de l’âme pourrait redéfinir à lui seul le mot « rêverie ». Et effectivement, on décolle complètement : cette musique est trop belle pour être de cette planète ! Oui, la musique d’ALCEST appartient définitivement à un autre monde et on peut en saisir les moindres détails au cours de ce concert: les lumières sont là pour rappeler l’univers propre à chaque album. Au même titre que le bleu sombre des deux premiers titres faisait référence à l’univers du dernier album, Spiritual Instinct, et de la même manière que les lueurs violettes qui ont accompagné « Oiseaux de Proie« , tel un clin d’œil à la pochette de Kodama, on est ici plongé dans la belle émeraude qui donne le ton à l’album Les voyages de l’âme. Le sens du détail, inévitablement, comme un symbole évident de la richesse des compositions d’ALCEST et de la belle et mystérieuse personnalité de Neige. Neige l’enchanteur, plus fort que Merlin, plus magique que tous les magiciens.

Après cette parenthèse émeraude, retour au bleu profond, celui des océans cette fois, avec l’impressionnant « Écailles de lune, Pt. 2 » . Écailles de lune, éclats de rage. Ce titre est d’une puissance incroyable en live. C’est déchirant et presque terrifiant de perfection. La voix de Neige me transperce. Elle me laisse sans voix.

©Marina_Z

Neige reprend ensuite sa discrète voix pour annoncer le titre suivant : « Sapphire » , l’un de mes préférés du dernier album (dont le génial remix par Perturbator est d’ailleurs sorti la veille du concert). Je suis surexcitée de pouvoir voir ce merveilleux titre prendre vie sur scène! Ce sens absolu de la mélodie, entrecoupé de sommets rythmiques plus hauts que tout, c’est fascinant. Encore une fois, c’est la perfection, la plus-que-perfection même. Plus le concert avance, plus les yeux pétillent dans la salle.

« Le miroir » et son extrême délicatesse prennent merveilleusement le relais. Inutile de chercher plus longtemps où se trouvent les derniers reliquats de poésie sur terre: ils sont dans cette mise en musique des mots du poète Charles Van Lerberghe. La douceur de la guitare enveloppe le public dans une pluie étoilée d’émotions gravée à jamais dans les entrailles de La Machine du Moulin Rouge. Et comme à la fin de chaque titre depuis le début du concert, les applaudissements sont si forts et si admiratifs que l’on sent vibrer à travers ces mains qui claquent la crainte de voir le concert s’achever trop vite.

Nous avons à peine le temps de nous remettre de cette nouvelle couche d’émotion que le groupe entame « Kodama« . Et là c’est la folie absolue. Le public lâche tout: les larmes s’emballent, les sourires se figent sur tous ces beaux visages illuminés par la grâce d’ALCEST, les bras se lèvent et dansent au gré des coups de baguette extrêmement précis du batteur, toute la salle chante avec Neige. Quelle émotion de faire partie de ce public si immensément respectueux et chaleureux ! Retour des applaudissements admiratifs. Le groupe quitte la scène mais n’en a objectivement aucune envie. Le public ne lâche rien et reprend à l’unisson le fameux “Oh oh oh oh oh oh” qui rythme « Kodama ». Puissant. Le groupe ne tarde pas à revenir sur scène, l’émotion des musiciens est aussi palpable et communicative que la nôtre. Neige n’en revient pas : « C’est la première fois qu’on nous fait ce coup-là… et je crois qu’on ne nous avait jamais autant applaudi avant, merci » , lance-t-il dans sa cuteness la plus absolue. Neige, we definitely love you!!

©Marina_Z

La fin du concert approche, donc, mais tout le monde sait que la beauté a une bonne vingtaine de minutes devant elle pour achever de s’exprimer. Deuxième plongeon dans Les voyages de l’âme avec « Là où naissent les couleurs« . Le guitariste est à l’honneur, livrant un solo brillant sur toute la dernière partie du morceau, qui n’est pas sans rappeler la lumineuse guitare de Billy Howerdel sur les plus beaux titres de A PERFECT CIRCLE. Donc forcément, je tremble comme une feuille… Jusqu’à ce que Neige annonce le dernier morceau du concert. Pas n’importe lequel, évidemment : c’est le sublime « Délivrance » qui ponctuera cette soirée et il ne peut en être autrement. L’un des plus beaux titres d’ALCEST, si ce n’est le plus beau, tout simplement. Dix minutes d’envoûtement irrésistible. La grâce, encore et encore. La salle se laisse envoûter par cette infinie douceur, frissonnant à l’unisson. Je suis littéralement scotchée et je ne veux pas que cette chanson s’arrête. Jamais. Dans ma tête, elle ne s’arrêtera plus jamais, mais le concert est bel et bien fini, cette fois. Neige finit seul sur scène, incliné sur sa guitare, plongé dans cette lumière bleue inoubliable. L’image d’un génie dans sa plus grande humilité. Beau et émouvant jusqu’à la dernière seconde.

Les lumières se rallument après son départ. La salle reste presque immobile pendant une longue minute, essayant de comprendre la claque de beauté qu’elle vient de se prendre. Je détourne enfin le regard de la scène pour retrouver le regard de mon frère, qui a l’air aussi sonné que moi. Nous suivons le lent et silencieux mouvement vers la sortie. Nous avons envie de pleurer. Très fort. Et nous quittons la salle en pleurant. Moment de partage pur et unique, effroi de retrouver la vraie vie à l’extérieur. Et cette révélation: le règne de la mélodie, au cœur de la philosophie de Neige, définit aussi ma perception de la vie, pour toujours. Merci Neige, merci ALCEST, du fond du cœur !

©Marina_Z

SETLIST

Les Jardins de Minuit
Protection
Oiseaux de proie
Autre temps
Écailles de lune, Pt. 2
Sapphire
Le miroir
Kodama

ENCORE

Là où naissent les couleurs
Délivrance

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OZZY OSBOURNE « Ordinary Man », par Alexis Cro-Mags

Deux options s’offrent au public pour appréhender la sortie de ce nouvel épisode discographique d’Ozzy Osbourne, probable ultime album du Madman. La première consiste à n’y voir qu’un album supplémentaire, niché au milieu d’une riche discographie, bâtie d’albums incontournablement touchés par la grâce divine, autant que de disques franchement dispensables. Dans ce cas, la chronique d’une telle sortie tournerait assez court. La seconde option repose sur l’idée même de concevoir Ordinary Man tel qu’il apparaît après plus de 50 ans de carrière, le probable testament artistique d’un homme au bout d’une vie invraisemblable, connue de toutes et tous, revenu d’à peu près tout et n’ayant plus grand chose à prouver à qui que ce soit. Ozzy Osbourne, c’est d’abord et avant tout une marque de fabrique ; les mauvaises langues, et elles sont nombreuses, ajouteront « une multinationale ». Cette voix nasillarde et plaintive a su attirer à elle la sympathie et l’adhésion du plus grand nombre, à coups de provocations, de déboires, mais aussi et surtout de titres inscrits dans la mémoire collective, qu’ils soient parus sous son nom propre ou au sein de la formation qui a tant fait sa renommée, BLACK SABBATH. Si le personnage Ozzy a longtemps pris la quasi intégralité de l’espace médiatique – rien de plus normal en somme, il serait bien inopportun de passer sous silence le capital sympathie dont dispose John, son autre soi, outrageusement attachant, le mari aimant quoique souvent instable, le père de famille inquiet, souvent déconcertant de franchise dans ses réflexions sur ce qui l’entourne autant que sur lui-même, terriblement drôle car doté d’une autodérision sans limite. Les amateurs de metal, autant que les fans de rock au sens le plus large du terme, vivent avec Ozzy Osbourne depuis 50 ans. Alors voilà, le père Osbourne a 71 ans et annonce être atteint d’une malade dégénérative. Depuis une sacrée paire d’années, semble-t-il. Ozzy qui semblait insubmersible malgré les excès, les fractures à répétitions et autres aléas de la vie d’une rockstar toujours au bord de la rupture, a récemment laissé place à la réapparition de John, l’homme, à la télévision, tellement loin de l’encombrant siamois Ozzy, assis comme un petit garçon apeuré aux côtés de sa femme et manageuse Sharon, annonçant, non sans une émotion certaine, être dans l’incapacité momentanée (définitive?) d’assurer et de poursuivre sereinement ce que représente sa vie de musicien, la scène et tout ce qui l’enjole. Malgré tout, le plus emblématique des chanteurs de BLACK SABBATH a su prendre sur lui afin d’accoucher d’un album que l’on suppose avoir été élaboré en grande partie par de nombreux intervenants extérieurs et supplémentaires à sa Seigneurie de Birmingham. Doté d’un line-up inédit et plutôt prestigieux sur le papier, les rangs semblent s’être resserrés autour du Madman pour faire corps avec lui. Il nous est donc offert l’album d’un artiste à l’hiver de sa carrière artistique autant que celui d’un homme à la santé déclinante, cette fois-ci de manière officielle. Sans doute faut-il appréhender cet Ordinary Man tel qu’il se présente à nous. Un album crépusculaire, presque testamentaire, dont les émotions prenantes le temps des ballades sont palpables et touchantes. Si la musique d’Ozzy Osbourne n’a jamais brillé par sa jovialité mais plutôt par une euphorie contagieuse, il se dégage de cet album une forme de dramaturgie parfaitement incarnée par le maladif chanteur, alternant moments de spleen mélodieux pur avec des parties miraculeusement lourdes, voire rapides, et sacrément boostées par une section rythmique de premier ordre. Certains réactionnaires argueront que les ballades sont bien trop nombreuses et que manque à l’appel bon nombre de riffs « eighties-like » ou « Wylde-like ». Sans doute n’auront-ils pas forcément tort mais là où le nouvel album éclipse quelque peu une manière de composer passéiste, il est en revanche à chercher l’essence des compositions dans la légende antédiluvienne du bonhomme, inscrite dans le marbre entre 1970 et 1975. Comment ne pas retrouver avec plaisir cette alternance ballade astronomique / riffs plombés au sein d’un même titre, doté d’une production puissante et raffinée. Les clins d’oeil au glorieux passé d’Osbourne sont nombreux, que ce soit en solitaire ou au sein de BLACK SABBATH. « Rien de neuf ! », diront certains. Pas faux. Ceci dit, IRON MAIDEN fait-il du neuf depuis 1988 ? JUDAS PRIEST fait-il autre chose que du PRIEST ? Depuis combien d’années ACCEPT n’a plus bougé d’un iota ? Et AC/DC, on en parle ? Les exemples sont nombreux, avouons-le, pour ne pas dire inépuisables. Là où les précédents albums du Madman souffraient d’un sérieux manque d’inspiration, de recul et, dans certains cas, d’une production satisfaisante, Ordinary Man offre une mise en son à la fois moderne tout en s’inscrivant dans la tradition de ses meilleures productions, loin de certains effets peu désirables et flatteurs utilisés il y a encore 10 ou 15 ans. Certes, l’album n’est pas parfait, loin s’en faut – le dernier titre de l’album et le bonus track en témoignent médiocrement, mais il a le mérite de renouer avec un format classique de composition, sans autre considération que celle d’une homme âgé, affecté moralement, psychologiquement et bien sûr physiquement, vocalement poignant et conscient d’être arrivé à la fin d’un voyage tentaculaire dont lui-même ne parvient toujours pas à croire qu’il fut sien. Restera le dernier, de voyage. Le grand. Ce jour-là, le monde de la musique aura perdu une autre de ses figures tutélaires, sauf qu’en plus de dire au revoir à cette voix unique et captivante, nous perdrons un homme bouleversant de sincérité et si attendrissant qu’aucun être dyslexique à la démarche chaloupeuse, drogué et alcoolique, ne parviendra à incarner mieux qu’Ozzy Osbourne ne l’a jamais fait. Parce qu’il convient de rester simplement humain et conserver son âme d’enfant pour espérer, peut-être, atteindre le firmament des très grands. Et Ozzy l’est assurément, humain, espiègle et enfantin.

Liste des titres

1 – Straight To Hell

2 – All My Life

3 – Goodbye

4 – Ordinary Man

5 – Under The Graveyard

6 – Eat Me

7 – Today Is The End

8 – Scary Little Green Men

9 – Holy For Tonight

10 – It’s Raid

11 – Take What You Want (titre bonus)

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BEYOND THE VOID « Ex Nihilo Nihil » – par Alexis Cro-Mags

A mi-chemin entre death metal sophistiqué et brutalité pure, voici que paraît le premier EP du groupe strasbourgeois BEYOND THE VOID. Fondé autour de membres d’APOPLEXY, INHUMATE, AS WE AWAKE ou NOCTURNAL HORDES, le quintet ayant vu le jour au cours des derniers mois de l’an 2018 offre au public en ce début d’année la première promenade de son pitbull, pour le moment tenu en laisse, intitulée Ex Nihilo Nihil. Souffrant d’une production manquant quelque peu de relief et de dynamique, BEYOND THE VOID impressionne malgré tout par son approche loin de la candeur des débutants, le bagage de chacun des membres du groupe relevant de la caverne d’Ali Baba. Evitant l’habituelle ritournelle usitée jusqu’à l’os portant le doux nom de « tout à fond  permanent », le groupe parvient à tenir l’auditeur en haleine par le biais de morceaux astucieusement pensés, alternant parties frénétiques obligatoires avec de véritables séquences presque mélodiques, servies par d’excellents musiciens, parmi lesquels le duo de guitaristes Pascal et Antoine se livre à de magnifiques joutes de six-cordes, admirablement agencées, capables de transporter un morceau là où on ne l’attend pas forcément. Le niveau général et technique reste vraiment très élevé, précision étant apportée que le groupe ne prétendra pas forcément réinventer la roue malgré ses spectaculaires capacités. Tel n’est sans doute pas son but mais l’ensemble demeure très agréable à découvrir et l’on se surprend à se repasser conséquemment les cinq véritables titres – puisque le sixième est une courte intro. Si les fans de MORBID ANGEL ou SUFFOCATION risquent fort de voir les poils de leurs bras se dresser sur certains des passages les plus frénétiques ( mais pas que…), la voix de Sébastien pourrait quant à elle ramener au travail effectué par Chris Barnes époque CANNIBAL CORPSE, Frank Mullen (SUFFOCATION) ou Kam Lee de MASSACRE. Les compositions dans leur ensemble offrent un panel assez représentatif de ce que le fan de metal de la mort est donc en droit d’attendre de musiciens de ce calibre : blast beats ahurrissants, parties techniques excellemment exécutées, plans alambiqués savamment orchestrés, passages d’une lourdeur bienvenue alternés à d’épais mid-tempi, le tout copieusement arrosé de vocaux caverneux du plus bel effet. BEYOND THE VOID impressionne tout son monde avec cet EP, lequel s’impose comme une très jolie carte de visite tout en laissant augurer d’un bel avenir. Nous attendons la suite des événements avec une impatience non feinte qui, espérons-le, imposera un son « BEYOND THE VOID » véritablement singulier et dynamique, marquant durablement les esprits de son sceau. Très, très belle surprise néanmoins.

Bandcamp Beyond The Void

Facebook officiel

Liste des titres

1 – Intro

2 – Hymns Of Annihilation

3 – Awakening Of The Carrion God

4 – Beyond The Void

5 – On My Side Of The Screen

6 – Among The Ruins Of Dead Civilization

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TOOL « Fear Inoculum », trois mois après sa sortie, par Marina Zborowski

Ecrire sur un album – que dis-je, THE album – qui a déjà fait couler des litres d’encre sur la toile, c’est prendre le risque à la fois de répéter une énième fois tous les éloges dont il a déjà été couvert et de contredire à nouveau les quelques critiques négatives à son encontre (si tant est qu’elles existent… en toute objectivité bien sûr !). Mais lorsque l’on m’a suggéré de déclarer mon amour à Fear Inoculum sur ce blog, et à TOOL dans son ensemble, impossible de résister à la tentation ! Une belle occasion de saluer, trois mois après sa sortie, un véritable chef-d’œuvre aujourd’hui en tête du classement des 25 meilleurs albums de l’année de ​Revolver et carrément nommé dans deux catégories aux ​Grammy Awards (meilleure chanson rock avec « Fear Inoculum » et meilleure performance metal avec « 7empest« ). Une explosion de reconnaissance qui ne change rien au fait que la musique de TOOL reste pour moi la plus unique, la plus profonde et la plus intelligente qui existe. Forever. Voici donc un petit récit rétrospectif de mes retrouvailles avec TOOL il y a déjà trois mois, histoire de donner envie aux derniers irréductibles qui n’ont pas encore écouté ce joyau de ne plus attendre une seconde de plus.

Inutile de préciser que le 30 août 2019 s’est tout de suite imposé à mes yeux comme le plus beau jour de l’année dès lors qu’il a été associé à la sortie de l’album que j’attendais le plus depuis des années, le nouveau TOOL, treize ans après la sortie de 10 000 Days. Enfin ! A l’annonce de cette nouvelle presque inespérée, je sais déjà que les dernières semaines d’attente seront en fait les plus longues. Le « be patient » du troisième titre de Lateralus devient ma devise de l’été. Heureusement, début août, l’arrivée – vraiment inespérée, pour le coup ! – de tous les albums de TOOL sur les plateformes de streaming, à l’exception du pourtant divin coffret Salival, et un avant-goût de 10 minutes et vingt secondes nommé « Fear Inoculum » permettent d’apaiser quelque peu mon impatience : they are definitely back in the game ! Évidemment, le jour de la sortie du nouveau single, impossible de lâcher mon casque. Je l’écoute une fois, puis dix, puis trente fois… C’est beau, c’est chaud, c’est mystérieux, c’est hypnotisant. C’est du grand TOOL. Vivement la suite !

Le 30 août, le moment fatidique de la tentation arrive : minuit sonne et ça y est, le nouvel album débarque sur les plateformes. Hors de question de craquer, j’ai pré-réservé mon précieux et je découvrirai l’album le lendemain matin. Mes enceintes n’ont qu’à bien se tenir ! Et c’est là que vient le moment de restituer mon ressenti à la découverte de chaque morceau de l’album. Un ressenti identique trois mois après la parution de l’album, même après des centaines d’écoute, car il faut bien tout ce temps pour saisir les innombrables subtilités d’un tel album.

« ​Fear Inoculum​ », le premier titre, qui donne aussi son nom à l’album et que je connais déjà par cœur, prend immédiatement une tout autre couleur en ouverture de ce nouvel opus. Forcément, chaque album de TOOL a toujours fonctionné comme un tout qu’il convient de savourer d’un bout à l’autre, sans déconnecter les morceaux les uns des autres. Et ça tombe bien, car ce sont près de 85 minutes de musique qui m’attendent, sans les interludes, que je découvrirai plus tard avec la version numérique de l’album. Fascinée par le packaging de ce nouveau bijou, je redécouvre donc tranquillement le single de l’album en sachant qu’il va m’introduire à un univers à la fois parfaitement familier et complètement à part.

CREDIT PHOTO Marina_Z

L’émotion est telle que la découverte du deuxième titre, « ​Pneuma​ », est euphorisante. Je renoue sans plus attendre avec ce crescendo émotionnel que TOOL maîtrise à la perfection. Je suis subjuguée par le riff qui s’installe doucement à 1’15, puis par l’arrivée de la batterie à 1’34 et enfin par la douce irruption de la voix de Maynard James Keenan à 2’06. J’atteins les 2’45 d’écoute et là, naturellement, c’est le surgissement de larmes. Impossible de les retenir à la découverte du couplet qui suit:

« ​We are will and wonder / Bound to recall, remember / We are born of one breath, one word / We are all one spark, sun becoming ​ « 

Je me laisse séduire par la puissance chamanique du texte et du chant de MJK. A peine rendue à la moitié de « Pneuma« , je peux déjà affirmer qu’il s’agit là d’un des plus beaux morceaux écrits par TOOL. Les roulements de batterie de Danny Carey qui s’enchaînent à partir de 5’48 ne font que le confirmer. On navigue avec plaisir entre les réminiscences du merveilleux Lateralus et celles du non moins magnifique 10 000 Days. Et pourtant, ce titre ne ressemble à aucun autre. Les larmes explosent à nouveau avec le retour à la fois aérien et puissant du mot « Pneuma » à la dixième minute. L’apothéose. Et ce n’est que le deuxième titre de l’album !
Envoûtée, j’essaie de me recentrer pour profiter pleinement du titre suivant, « Invincible​”, dont j’ai déjà entendu parler car il a déjà été joué en live plusieurs fois. Et quelle claque !! On a envie de suivre Maynard et de se fondre dans la peau de l’un des « warriors » dont l’invincibilité est scandée au gré de cette composition musicale exceptionnellement maîtrisée. La montée en puissance du morceau, qui s’intensifie à 9’35 pour mettre en exergue la splendide harmonie entre tous les instruments, est absolument magnifique et me rend dingue jusqu’à la fin du morceau.
« ​Descending​ » n’est clairement pas en reste avec sa belle dose de mystère, sa puissance progressive, sa construction tout aussi méticuleuse que les morceaux précédents. Comme sur « Invincible« , le pré-final (cet instant merveilleux entre 9’28 et 10’34) est tellement majestueux qu’il est presque impossible de le définir, tant il parvient à être à la fois sombre et lumineux, étrangement raffiné, à l’image de l’intégralité du morceau d’ailleurs. À ce niveau-là, c’est carrément de la magie et les mots me manquent !
Et je ne suis pas au bout de mes surprises. « ​Culling Voices​ » débarque avec toute sa finesse, ses nuances, sa délicatesse… La voix de Maynard James Keenan est particulièrement envoûtante sur l’intégralité du morceau. J’ai soudainement envie de remercier chaque jour cette voix d’exister (certes, je le fais déjà depuis dix-sept ans) ! Le titre est d’une douceur incroyable. Impossible de ne pas frémir sur le « ​Don’t you dare point that at me » susurré à la fin du morceau: je défie quiconque de prétendre le contraire après avoir écouté ce morceau au casque !

« ​Chocolate Chip Trip​ », le titre suivant, est l’ovni de l’album (il y a toujours un ovni dans un album de TOOL !). Ce trip au chocolat de Danny Carey, né d’une histoire de cookies aux pépites de chocolat en studio, est tout simplement fabuleux. Le son de la batterie est complètement dingue. On le sait déjà, mais le fait de la mettre complètement au premier plan la rend encore plus sublime. Le bouquet final (entre 3’48 et 4’00) est époustouflant de folie et de beauté. Le genre de morceau que tu rêves de vivre en live et qui te donne envie d’apprendre à jouer de la batterie tout de suite !

Enfin, que dire du fascinant « ​7empest​ », qui vient clore l’album de la manière la plus brillante qui soit ? On veut d’autres titres qui déchirent comme ça, encore et encore ! On est dans la lignée du sublime « Rosetta Stoned » de l’album précédent, mais c’est encore plus fou, encore plus impeccable. C’est un immense bonheur. La basse de Justin Chancellor est belle, omniprésente, captivante. La batterie de Danny Carey est belle, déchaînée, exceptionnelle. La voix de Maynard est belle, enragée, ensorcelante. La guitare d’Adam Jones est belle, magique, au-delà du réel (ce solo magistral… inoubliable !). La puissance et l’efficacité des rythmes sont implacables ; le chant intervient toujours exactement au bon moment et donne du relief à un morceau déjà vertigineux et irrésistible. Et les paroles tiennent évidemment leurs promesses. J’ai adoré entendre « Keep calm. Keepin it calm. Keep calm. » en guise d’introduction alors que j’étais en pleine hystérie émotionnelle ! Ce dernier titre déborde de créativité et met en lumière le génie de chacun des membres du groupe, qui bien qu’il ne soit plus à prouver, continue à nous surprendre. Je ne veux plus que l’album s’arrête et je sens le besoin irrépressible de réécouter ces 15 minutes incroyablement géniales. Et c’est désormais ainsi que je savoure le chef-d’œuvre de l’année, en réécoutant une deuxième fois « 7empest » à chaque fois que je termine l’album.

A la fin de mes retrouvailles avec TOOL, je suis sous emprise et il me faut immédiatement une autre dose de Fear Inoculum. Au final j’écoute l’album six fois dans la seule journée du 30 août. L’équilibre entre les instruments et la voix est tellement parfait. Chaque titre est construit avec soin, alternant brillamment douceur et puissance. C’est décidé : désormais, je vis et je dors avec Fear Inoculum et je ne veux plus jamais quitter cet univers. Je ne veux plus lâcher ces sept morceaux et leurs interludes qui m’ont fait éternellement chavirer dans un feu d’artifice d’émotions. Je veux m’imprégner de ces rythmes inouïs, de ce son extraordinaire, ressentir à nouveau ces frissons incontrôlables.

TOOL I’ll follow you wherever you go.

Et pour finir de convaincre les derniers irréductibles : TOOL, c’est le groupe dont on peut connaître tous les titres par cœur – parce qu’il est impossible de s’en lasser – tout en redécouvrant chaque titre à l’infini, même après des milliers d’écoutes. Un riff, une cymbale, un mot… Chaque son a beau être familier, il est toujours différent, toujours nouveau. Il est impossible de déceler tous les secrets enfouis dans un titre de TOOL, et c’est bien en cela que réside l’art de la perfection qui définit ce groupe. Chaque album réussit la prouesse quasiment impossible de surpasser le précédent alors que ce dernier était déjà parfait. Et Fear Inoculum ne déroge vraiment pas à la règle !!

Liste des titres

1 – Fear Inoculum

2 – Pneuma

3 – Litanie Contre La Peur

4 – Invincible

5 – Legion Inoculant

6 – Descending

7 – Culling Voices

8 – Chocolate Chip Trip

9 – 7empest

10 – Mockingbeat

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AGNOSTIC FRONT « Get Loud! »

Le cas AGNOSTIC FRONT relève du paradoxe. Celui de l’excitation de retrouver sur disque l’un des plus grands et talentueux groupes originaires de la Big Apple que la planète ait eu à supporter avec une ferveur unanime et sans limite, et ce depuis son premier effort paru en 1984, le cultissime Victim In Pain à la pochette sans équivoque. Une excitation mêlée à la crainte d’être une nouvelle fois déçu par un groupe autrefois  idolâtré. Des albums fondateurs, des prestations live rentrées dans les mémoires autant que dans les annales du music business et l’incarnation d’un hardcore authentique, viscéral et sans concession. Quelques rebondissements de parcours plus tard et une poignée d’albums dont la réussite artistique semblait à géométrie variable, alternant un retour aux sources vers le punk fondateur de ses prémices et influences (SS DECONTROL ou IRON CROSS en tête) lors de sa reformation en 1998, à des sonorités plus empruntes au metal/hardcore depuis le bien nommé Another Voice (2004), dont il a été l’un des principaux artisans dès 1986, avec une pierre angulaire de sa discographie, Cause For Alarm. Une brèche dans laquelle s’engouffrera un nombre incalculable de combos du genre, AGNOSTIC FRONT quant à lui poussant la mixture dont il est quasiment l’inventeur à son paroxysme via l’intouchable One Voice (1991). Et puis, les années ont passé. Les albums se sont enchaînés, les tournées y afférentes également et les prestations ont commencé à perdre en punch et en uppercut. Vinnie Stigma, conscient de la légende que représente son personnage urbain, se joue et surjoue de l’automate auquel il ressemble désormais, aussi tatoué que rigolo, sur une scène au milieu de laquelle le guitariste ne semble plus qu’un pantin planté avec sa guitare pour amuser la galerie. Sans doute est-ce là une sorte de palliatif à son incompétence technique – ou du moins à une certaine fainéantise d’apparaître volontaire et déterminé ainsi qu’il a pu l’être par le passé – sur des morceaux nettement plus exigeants que « Your Mistake » ou « Power ». Tandis que Stigma semble conserver une certaine fraîcheur physique, son comparse de toujours et vocaliste Roger Miret apparaît désormais comme un peu plié sous le poids des ans. Quelques soucis de santé ont, il est vrai, sans doute pesé sur les solides épaules du chanteur, lesquels obligent désormais le groupe à très nettement ralentir le tempo de certains titres du répertoire des New Yorkais, et pas des moindres puisque le désormais morceau d’ouverture de tous les shows d’AGNOSTIC FRONT, « The Eliminator », est joué au ralenti, Miret ne parvenant que partiellement à restituer la puissance et la vindicte de ce titre, lui qui semble à bout de souffle de plus en plus rapidement. Dans ces conditions, l’annonce d’un nouvel album intitulé Get Loud!, à paraître le 8 novembre prochain, laisse quelques craintes poindre le bout de leur museau. AGNOSTIC FRONT semble se complaire depuis Another Voice à publier peu ou prou le même album, lequel apparaissait déjà en 2004 comme un ersatz de second choix de One Voice. L’artwork du nouvel album dévoilé il y a peu et reprenant certains codes de Cause For Alarm laissait craindre le pire, à savoir une tentative maladroite de donner une suite au mythe de 1986. Contre toute attente, il n’en est rien. Le groupe nous ressert une énième version de Another Voice, sauf que là nous arrivons à la fin de 2019, et que depuis quinze ans, AGNOSTIC FRONT nous balance la même recette que celle élaborée sur Another Voice. Excepté en de très rares occasions, les titres constituant ce nouvel effort sont invariablement calqués sur l’album précédent, lui-même ressemblant comme un jumeau à son prédécesseur, et ainsi de suite depuis 2004. Alors bien sûr, tout n’est pas désagréable, certains morceaux se laissant même franchement apprécier, mais pour un amateur du groupe suivant sa carrière depuis fort longtemps, la pilule a de plus en plus de mal à passer et le risque de voir ce nouveau disque rejoindre ses petits camarades sur l’étagère après quelques maigres écoutes semble inéluctable. Des prestations scéniques en demi-teinte, des albums poussifs sans être vraiment décevants car totalement prévisibles, le groupe de Stigma et Miret n’a plus grand chose d’excitant à proposer depuis un bon moment. Les deux leaders incarnent l’entité « AGNOSTIC FRONT » de par leur présence, leur nom et l’aura magnétique intacte qui va avec, tandis que les musiciens assurent quant à eux un travail de fond… lequel tourne en rond, encore et encore. Sad but true. Ceci dit, au nom de tout ce qu’a pu apporter le groupe à la scène hardcore new-yorkaise et mondiale, l’influence gigantesque qu’a pu avoir AGNOSTIC FRONT sur un nombre inimaginable de groupes de tous styles, l’abnégation et l’intégrité morale et artistique dont a pu faire preuve l’ensemble de ses membres passés et présents, nous ne pouvons que nous incliner face à cette légende encore vivante du genre. Alors, rien que pour ça, soyons magnanimes et saluons cette nouvelle sortie chacun à notre manière, fans actuels comme quarantenaires ou cinquantenaires bien avancés. Le groupe le mérite tant.

Get Loud! disponible dès le 8 novembre 2019 via ce lien

Liste des titres

1 – Spray Painted Walls

2 – Anti Social

3 – Get Loud

4 – Conquer And Divide

5 – I Remember

6 – Dead Silence

7 – AF Stomp

8 – Urban Decay

9 – Snitches Get Stitches

10 – Isolated

11 – In My Blood

12 – Attention

13 – Pull The Trigger

14 – Devastated

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SAPIENS « Sapiens »

Voilà, nous y sommes. Rares sont les projets musicaux semblant être en mesure de faire ressurgir le spleen le plus bouleversant et le plus profondément blotti à l’orée de chacun de notre subconscient. Il est tellement plus simple de farder secrètement sa sensibilité et sa tendresse par quelques subterfuges de son choix, pourvu que personne ne s’en approche à moins de 100 mètres. SAPIENS, projet élaboré autour de Nicolas Foucaud, guitariste/chanteur et principal compositeur au sein de LOS DISIDENTES DEL SUCIO MOTEL, accompagné de son alter-ego six-cordiste Thibault Fassler, s’est donc inconsciemment mis en tête de nous la vider de toute résistance à la beauté, en composant rien de moins qu’une ode à la mélancolie. Attention, pas la mélancolie sirupeuse conceptualisée sur un postulat de départ en mode « ballade gnagnan pour jeune couple en mal de sensation ». Non. L’ambition du duo demeure bien plus élevée et architecturale. SAPIENS, c’est d’abord et avant tout un projet s’inscrivant dans une dynamique acoustique, contextualisée par des guitares sans distorsion, de la contrebasse, des percussions, des arrangements à cordes tels que le violon, le violoncelle ou bien la présence sporadique d’un accordéon, le tout juxtaposé à des voix, et quelles voix ! Sur un principe similaire à celui qu’a pu proposer Slash (GUNS N’ROSES, VELVET REVOLVER) sur son premier album solo paru en 2010, la paire Foucaud/Fassler s’est décidée à inviter sur chacun des dix morceaux que compte cet album un vocaliste différent, le tout en mode unplugged total. Et là, c’est l’extase. Dix titres pour autant de joyaux. Mais comment diable ces deux garçons parviennent-ils à nous toucher autant ? C’en est presque indécent d’évidence, troublant de vérité, et pour tout dire, un brin suspect. Seraient-ils en mesure de percer l’intimité encéphalique de chacun(e), et ce à notre insu ? Jusqu’à quel degré de notre « moi intérieur» leur perception sensorielle est-elle capable de creuser ? Va-t-elle nous faire découvrir des aptitudes jusqu’ici imperceptibles ? Nul ne le sait vraiment, mais le résultat est sous nos yeux et parvient à nos oreilles de la plus délicate des manières. Probante, magistrale et tellement belle. Point d’amertume dans ce spleen accouché sur bandes, aucune morosité et encore moins de pessimisme à l’écoute de ces dix merveilles. Juste l’impression d’avoir été transpercé de part en part au moyen de quelques notes, d’un soupçon de nostalgie mêlé à l’espoir d’un lendemain qui rechante. Dix voix subliment les compositions exceptionnelles de nos compères parmi lesquelles nous retrouvons avec bonheur, et parfois surprise, celles de Reuno Wangermez (LOFOFORA), Julien Cassarino (PSYKUP), Cédric Toufouti (HANGMAN’S CHAIR), Poun (BLACK BOMB Ä) ou bien encore Julien Pras (MARS RED SKY), chacune d’entre elles s’en sortant avec au minimum les honneurs, lorsque ce ne sont pas les acclamations et autres standing ovations qui prennent le relais dans l’euphorie générale de l’absorption d’un titre après l’autre. Car voici bien le noyau dur de ce disque et son paradoxe, son élixir d’aphrodite. Cette capacité à nous rendre si humbles et effacé(e)s à l’écoute de l’extrême douceur et majesté de l’art musical ainsi confectionné, à égale distance de l’allégresse mêlée d’une crainte et d’une béatitude quasi mystiques face à tant de pureté. Fermez donc les yeux et vous pourrez sans nul doute peindre le rêve de vos nuits les plus torrides, les plus troublantes, les moins reluisantes ou les plus simples. Tout est là, dans ce disque. Rien ne semble plus emblématique sur un plan intime et personnel que la fierté de mettre des mots sur son vécu, ses joies ou ses douleurs, ses démons, ses réveils dans les bras de l’être aimé(e), l’amitié, la déception, l’amour ou la trahison. Alors vous pensez, des notes de musique. Bien sûr, chacun dénichera le long de ces dix sublimes chansons la virgule ou les points de suspension qui lui sied le mieux ; en un mot comme en cent, la ponctuation de son existence. La seule d’entre elle, commune à toutes et tous, reste le point d’exclamation, à placer par chacun de nous aux moments opportuns de la vie, à l’heure de faire un choix conséquent, de prendre une décision découlant d’une situation hasardeuse. Tout bien réfléchi, il reste une autre ponctuation commune à vous, comme à votre serviteur : le point d’interrogation. Celui que l’on place à la fin de la vie comme pour dire : « C’est déjà fini ? J’avais encore tant de choses à accomplir », ou bien : « A quand ai-je dit pour la dernière fois à mes proches que je les aimais ? ». Toutes ces questions et exclamations faisant la beauté de la vie et l’incertitude de la mort ne rendent l’écoute de ce chef d’oeuvre émargé par SAPIENS que plus urgente, vitale et nécessaire. Un album autant vertigineux qu’extraordinairement réussi et profondément humain. Nous touchons avec ce disque à l’universel de l’art en général et de la musique en particulier, de celle qui parlera d’une manière ou d’une autre à tout être doué de sensibilité, de fragilité ou même de supériorité physique, morale ou psychologique. SAPIENS remet les hommes et les femmes, les enfants de tous les continents, du plus démuni au plus opulent, sur un même pied d’égalité. Voici donc venu le temps de « l’uni(e)s vers » l’absolu, l’émouvant, l’intemporel. SAPIENS vient d’accoucher d’un monstre adorable et bienheureux. A écouter au petit matin, les yeux encore embrumés par la nuit blanche passées entre ami(e)s, assis(e) face aux premiers rayons de soleil, seul(e) ou blotti(e) dans les bras de l’être aimé(e), tandis que tout le monde dort encore du sommeil du juste. L’unique élément faisant autorité demeure le silence absolu exigé par l’écoute d’une de ces dix tranches de vie. Inutile de vous en faire une liste, chacun y trouvera de toute façon de quoi satisfaire son envie irrépressible de poser ses lèvres sur celles de l’autre au crépuscule de sa nuit ou de sa vie. L’hymne à l’amour des temps modernes. Etourdissant.

Sapiens disponible dès le 25 octobre 2019 via ce lien

Facebook officiel de SAPIENS

Liste des titres

1 – Surreal Estates ( voix : Julien Pras – MARS RED SKY )

2 – Palm Prints ( voix : Mathieu Dotel – BUKOWSKI )

3 – Dead Ringers ( voix : Julien Cassarino – PSYKUP )

4 – Pure Love Ashes ( voix : Steve Perreux – ROBOT ORCHESTRA )

5 – Red Wine Lullaby ( voix : Cédric Toufouti – HAMGMAN’S CHAIR )

6 – Still Down ( voix : Poun BLACK BOMB Ä )

7 – C’est Gênant ( voix : Mat Peq – BABYLON PRESSION )

8 – Wake Up Call ( voix : Daniel Scherding – LDDSM )

9 – Cognitive Dissonance (Voix : Forest Pooky FOREST POOKY )

10 – Le Feu Qui Danse ( voix : Reuno Wangermez LOFOFORA )

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