TESTAMENT « Titans Of Creation », par Alexis Cro-Mags

A l’image de ses confrères SLAYER, MEGADETH, IRON MAIDEN ou KREATOR, pour n’en citer que quelques-uns, que peut-on décemment attendre d’un nouvel album de TESTAMENT à l’heure d’aujourd’hui ? Si le statut de groupe majeur de son style n’est plus à démontrer depuis des lustres, force est de constater que la bande à Skolnick a pris pour habitude, depuis au moins deux albums, de nous resservir son thrash « made in California », pas nécessairement déplaisant mais dénué de toute forme de surprise. La carrière de TESTAMENT a toujours évolué sur une route vallonnée, interrompue par de nombreux changements de personnel, d’arrêts maladie, de manque d’inspiration ou bien dénuée d’intérêt en cherchant à coller à la « hype » du moment. Il serait cependant bien injuste de n’observer la longue carrière du groupe qu’au travers de ses mésaventures. Capable de véritables coups de génie, de retours inespérés ou de fulgurances discographiques et scéniques, la formation américaine aura mené sa barque selon les circonstances du moment, notamment chapeautée par les deux têtes pensantes que restent Chuck Billy (chant) et Eric Peterson (guitare). Si l’hydre à deux têtes n’en fait qu’à la sienne, force est de contaster que le line-up réuni autour de lui depuis maintenant deux albums – en intégrant cette nouvelle cuvée 2020 – est probablement le plus féroce et le plus techniquement bien au-dessus du panier que TESTAMENT a connu depuis plus de 30 ans. Seulement voilà, il ne suffit pas d’avoir des monstres de technique au sein de son groupe pour parvenir à maintenir l’attention de l’auditeur sur l’ensemble d’un album. Au-delà de la production puissante et racée – mais est-ce vraiment une surprise de nos jours ? – de ce Titans Of Creation à l’artwork plutôt quelconque sans être foncièrement désagréable, ce qui taquine un peu le cerveau, c’est cette impression que TESTAMENT semble prendre plaisir à rallonger son propos. Certains morceaux sont longs, bien trop en tout cas pour ne pas avoir envie d’appuyer sur la touche « next » avant la fin de la chanson. Le groupe se perd à trop vouloir en faire et à chercher par tous les moyens à briller sur des séquences qui n’en finissent plus. Aucune surprise non plus n’est à signaler au niveau du « riffing ». Tous ont déjà été entendus sur des albums antérieurs d’un groupe devenu prisonnier de son propre style. Le chant aussi vindicatif que mélodique de Chuck Billy serait d’ailleurs à prospecter du côté d’un rond-point d’où surgiraient les routes nommées Low (1994), Souls Of Black (1990) et l’extraordinaire The Gathering (1999), ce qui en soi est plutôt un bon élément à mettre à l’actif des Californiens. Mais là où TESTAMENT semblait il n’y pas si longtemps encore dans le coup et prêt à en découdre, le sentiment que le groupe évolue désormais en roue libre prend très, très vite le pas sur les quelques aspects positifs évoqués. TESTAMENT fait du TESTAMENT, comme depuis toujours certes, mais sans surprise, presque sans conviction. Gene Hoglan ne brille pas spécialement de mille feux au travers de ses interventions, d’habitude si savoureuses, pas plus que Steve DiGiogio ne parvient à transcender réellement la globalité de cet album par les plans de basse lumineux auxquels le bougre nous avait tant habitués, que ce soit dans TESTAMENT, DEATH, CONTROL DENIED et bien entendu SADUS. Ceci étant précisé, il va sans dire que cet album est loin d’être mauvais ! Il renferme malgré tout de très bons titres, mais cette volonté de vouloir allonger certaines parties nuisent considérablement à l’homogénéité de l’ensemble du disque. On aurait souhaité entendre un TESTAMENT plus concis, plus instinctif ou plus brut – pour ne pas dire brutal – et sans superflu. TESTAMENT tomberait-il dans une forme de syndrôme « IRON MAIDEN », toute proportion gardée, cela va sans dire ? Car à l’exception de l’avant dernier titre qui culmine à 3’24, avant un instrumental sans réel intérêt clôturant ce disque, exceptés ces choeurs plutôt bien fignolés, l’ensemble des chansons pointe entre 4’50 et 6’40 ! Alex Skolnick et ses potes commenceraient-ils à avoir du mal à composer des titres immédiats et concis, furieusement thrash, à l’instar d’IRON MAIDEN, devenu complètement incapable de proposer des morceaux fulgurants de 3 à 4 minutes, mettant tout le monde d’accord, tout en proposant des chansons à rallonge qui, le plus souvent, tournent en rond en s’auto-plagiant ? Fort heureusement, TESTAMENT n’en est pas arrivé à ce stade mais le syndrôme guette dans l’ombre. Méfiance. Aux Califormiens de se préserver de toute forme de facilité paradoxale s’il ne veut pas voir sa fan base le déserter tout doucement et tourner pudiquement les talons pour puiser ses ressources dans la fontaine de jouvence que représente la nouvelle vague de groupes de thrash qui déferle sur le petit monde du metal depuis maintenant une bonne douzaine d’années. Attention, à trop vouloir en faire, TESTAMENT prend le risque d’ouvrir une porte qui pourrait le conduire vers l’antichambre d’un EPHAD. Mais nous n’en sommes pas là. A suivre donc.

Liste des titres

1 – Children Of The Next Level

2 – WWW III

3 – Dream Deceiver

4 – Night Of The Witch

5 – City Of Angels

6 – Ishtars Gate

7 – Symptoms

8 – False Prophet

9 – The Healers

10 – Code Of Hammurabi

11 – Curse Of Osiris

12 – Catacombs

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TREPALIUM « From The Ground », par Alexis Cro-Mags

TREPALIUM revient à son public après quelques années de semi-disette discographique, et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce retour s’impose d’ores et déjà comme un événement majeur de l’année puisque, en plus d’offrir de nouveaux titres, le groupe présente son talentueux nouveau chanteur par le biais de ce From The Ground déjà disponible depuis quelques jours. Un nouveau vocaliste certes, mais pas un novice non plus, puisqu’il s’agit de Renato Di Folco, lequel fait également office de chanteur d’exception au sein des fabuleux FLAYED, dont le registre n’est cependant pas tout à fait similaire à celui de TREPALIUM. Fort d’une bonne vingtaine d’années d’existence, ce dernier, passé d’un metal tendance extrême de très haute tenue, technique sans jamais être redondant, a le plus souvent évolué dans un registre brutal, sans concession et radical, baigné d’une voix saturée mais dont se dégageait tout de même un élément que peu de formations sont à même de proposer, un groove inimitable. Ainsi, pour saluer l’arrivée de son nouveau chanteur, dont l’étendue vocale à 360° est ici sublimée, portée par une aisance rythmique et technique permettant une assise vocale des plus confortables, TREPALIUM a décidé de pousser son curseur plus avant en prospectant l’ensemble des éléments qu’il lui était possible de dénicher en matière de groove, délaissant quelque peu la brutalité pure de ses premières réalisations afin de recentrer son ouvrage sur Di Folco, lequel éblouit d’une classe folle cette musique renversante et semble désormais s’imposer en véritable épine dorsale du groupe. Cet album offre donc de très, très belles nouvelles compositions de metal, un peu death, pas mal jazz, complètement swing, semblant avoir été pensées avec comme ossature centrale cette extraordinaire polyvalence vocale, délicieusement jubilatoire. Tout y demeure bien réfléchi, extrêmement bien pesé, avec juste ce qu’il faut d’évolution pour ne pas froisser les fans de la première heure, sans pour autant s’imposer à lui-même un surplace technique et artistique dont il pourrait à terme se lasser. Viscéralement irrésistible, From The Ground étonne tout de même par sa courte durée, sept titres pour une vingtaine de minutes. C’est peu mais terriblement excitant et sacrément bien agencé, efficace, entêtant – dans le bon sens du terme – groovy, voire carrément dansant. C’en serait presque décourageant pour les autres groupes tant TREPALIUM maîtrise son sujet comme un impressionniste celui des ombres fugaces subrepticement esquissées au fusain. Combien de groupes sont à même d’offrir une telle évolution de leur oeuvre avec tant de maestria, sans jamais renier sa vision artistique d’aucune compromission, ne balayant pas ses fondamentaux d’un revers de la main, mais possédant cette capacité d’adaptation avec, par-dessus tout, cette volonté innée de ne surtout pas stagner ? Beaucoup s’y sont essayés, nombreux s’y sont cassés les dents. Certains ont carrément disparu corps et âme, tandis que d’autres ont collé à la « hype » du moment – ceux-là sont d’ailleurs les plus nombreux ; aucune dénonciation, chacun(e) élaborera son propre petit listing d’artistes. TREPALIUM, lui, n’a cure de toute forme de considération stérile. Il avance sereinement et s’octroie à la seule force de ses convictions autant qu’à celle de sa passion sacerdotale, le privilège de s’accorder une place rayonnante lui permettant d’intégrer la caste tant convoitée de groupe culte, et ce de son vivant. Ce qui n’est pas si fréquent, convenons-en. TREPALIUM reste unique et n’appartient à personne ; qu’il le reste pour le bonheur des petits et des grands. Un album bienheureux et totalement envoûtant.

From The Ground disponible à l’achat sur le label Season Of Mist

Liste des titres

1 – From The Ground

2 – Twins Brawl

3 – Secretly Depressed

4 – Aimless Path (Pt.1)

5 – …To The Sun

6 – Feelin’ Cold

7 – Everything Is Supposed To Be Ok

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ALCEST @La Machine du Moulin Rouge, Paris – 7 mars 2020, par Marina Zborowski

Revoir ALCEST au plus vite : l’accomplissement de ce désir est devenu l’un de mes objectifs de vie majeurs en sortant de La Machine du Moulin Rouge le samedi 7 mars 2020. Revoir ALCEST et faire de l’univers d’ALCEST mon principal refuge. Oui, rien que ça. Parce que ce qui s’est passé ce soir-là relève de la Beauté, la vraie, celle qui émeut dès la première seconde, celle qui ne connaît d’autre limite que sa propre infinitude, celle qui laisse sans voix… celle qui remplace instantanément et éternellement tout ce dont on estime avoir besoin. C’était la dernière date de la tournée du dernier album d’ALCEST, Spiritual Instinct, c’était à Paris et c’était tout simplement l’un de mes plus beaux concerts.

Avant de trouver les mots pour décrire ce moment hors du temps, revenons quelques instants sur l’heure qui a précédé l’entrée en scène d’ALCEST, accompagné sur cette tournée de deux groupes: Kaelan Mikla et Birds in Row. Impossible d’assister au concert de Kaelan Mikla à 19h, ce que je regrette déjà profondément car l’univers de ce trio féminin islandais a piqué ma curiosité. Heureusement, nous arrivons juste à temps pour le concert de Birds in Row, excellent groupe de post-hardcore français qui allie à la perfection riffs qui tachent, messages de paix et sauts de kangourous sur scène. Le groupe enchaîne sa setlist dans un élan d’énergie incroyable, l’adrénaline de la dernière date de la tournée injectée dans leurs instruments, l’excitation de jouer devant une salle pleine à craquer s’exprimant d’autant plus en cette période où les rassemblements sont réduits comme peau de chagrin au nom de la santé d’une humanité déjà bien malade avant que ce maudit virus ne joue son rôle tétanisant. Ces jeunes oiseaux lavallois donnent tout et partagent avec cette belle salle bien remplie son plaisir d’être là, sans toutefois bouder le réconfort du retour à la maison qui les attend à l’issue de cette tournée visiblement riche en émotions et en nouvelles amitiés. Ils incitent tout ce beau public à s’aimer, à se défouler, à s’entraider pour lutter contre toutes ces décisions qui sont prises à notre place, partout, tout le temps. Leur avant-dernier titre est en cela d’une force incommensurable : après une dernière prise de parole dénonçant cette violence inutile qui s’infiltre sans cesse entre les uns et les autres, le groupe dégaine un puissant « You, Me & The Violence » qui décoiffe. Combattre l’inutilité de la violence par une certaine esthétique de la violence, c’est un peu cela, au fond, que l’on vient chercher dans un concert comme celui-là quand on est fan de metal ! Le concert s’achève sur cette belle sensation mélangée de force et de douceur, la salle est chauffée à bloc et n’a plus qu’une minuscule demi-heure devant elle pour trépigner d’impatience avant le concert tant attendu.

Trépigner d’impatience, c’est vraiment ça. Je me suis rendue à ce concert avec mon frère, immense fan d’ALCEST de la première heure. C’est la première fois que je vois ALCEST, mais mon frère les a déjà vus et en garde un souvenir précieusement ému. Il a à maintes reprises voulu me mettre sur le chemin de ce groupe, mais pour des raisons incompréhensibles (car mon frère savait précisément pourquoi j’allais adorer et admirer ce groupe), je suis trop longtemps passée à côté, appréciant les titres qu’il me faisait écouter sans pour autant passer au stade du voyage intérieur nécessaire à la compréhension de l’univers d’ALCEST. Et puis un jour, la magie a opéré. J’ai écouté « Kodama » et je me suis rendue compte que j’étais juste en train de refouler un très, très grand amour ! En effet, comment ne pas succomber à la beauté de ces sonorités si proches parfois de la musique de TOOL?!

Les dix minutes qui précèdent le concert plongent la salle dans une ambiance mystique : point de playlist rock pour patienter, ce seront des chœurs aux accents spirituels. Mon frère sourit : « voilà, c’est l’église ! ». La douceur qui se dégage de ces chœurs insuffle un immense respect dans les regards et l’attitude du public. Tout le monde sait que c’est le début d’un magnifique voyage intérieur collectif, dans lequel chacun pourra interpréter personnellement tel ou tel morceau, lâcher prise, pleurer, sourire, frémir, frissonner, trembler. Le concert n’a pas commencé mais toutes ces émotions se laissent déjà deviner et c’est un délice.

Les chœurs cessent, les lumières s’éteignent. Les musiciens Indria, Zero et Winterhalter entrent sur scène sous un tonnerre d’applaudissements, très rapidement rejoints par Neige, maître à penser de la musique d’ALCEST. Admiration absolue pour cet immense artiste touché par une grâce venue d’ailleurs, qui débarque sur scène en toute simplicité, vêtu d’un T-shirt de TYPE O NEGATIVE et affichant un sourire ému. Les premières notes du titre qui ouvre leur dernier album, « Les Jardins de Minuit » retentissent dans un nouvel élan mystique : les chœurs pré-concert ont divinement cédé la place à cette sublime union guitare-basse-batterie, suivie de chœurs différents mais tout aussi sublimes… Puis arrive le riff conducteur de ce titre, ce riff tellement génial qu’il élève immédiatement l’émotion à son plus haut degré. Le titre est parfaitement exécuté, le son est magnifique, le groupe est uni et ça se sent. La dernière minute du morceau, qui me transporte déjà complètement sur l’album, est vraiment dingue en live. C’est officiel : nous venons d’entrer dans le conte de fée éternel d’ALCEST. Le morceau s’achève, je me retourne vers mon frère : nos yeux brillent du même éclat, nous sommes déjà immergés dans une hallucination totale.

©Marina_Z

Visiblement ravi de fouler la scène de La Machine du Moulin Rouge pour la première fois, le groupe enchaîne avec « Protection » , le deuxième titre du dernier album. Là aussi, le riff conducteur relève du génie. Le son explose, l’émotion explose. La voix de Neige explose aussi, dans sa plus belle rage. Et la batterie, mon dieu la batterie…! J’ai une fâcheuse tendance à tomber amoureuse des batteurs et des batteuses. Winterhalter et son jeu majestueux n’échappent évidemment pas à la règle… Mes émotions les plus fortes vivent au rythme de ses cymbales si cristallines, si follement belles. Je suis subjuguée. La salle l’est aussi.

Puis vient le moment du concert qui va faire chavirer mon frère: ALCEST entame l’excellent « Oiseaux de Proie » , issu de l’album Kodama. C’est le titre préféré de mon frère et je le comprends: la beauté et la puissance s’y expriment dans toute leur pureté. Là encore, feu d’artifice de cymbales, rythmes à couper le souffle, lignes de basse à tomber par terre, guitares enchanteresses et voix déchirante s’unissent dans un niveau de perfection rarement atteint. En live, c’est tellement beau, tellement parfait, tellement grand que la salle en reste presque sans voix. Certains commencent déjà à verser toutes les larmes de leur corps. Mon frère est en train de mourir d’amour… et moi avec!

©Marina_Z

Puis Neige annonce délicatement le prochain titre : « Autre temps » . Les larmes ne vont clairement pas sécher tout de suite ! Ce titre issu de l’album Les voyages de l’âme pourrait redéfinir à lui seul le mot « rêverie ». Et effectivement, on décolle complètement : cette musique est trop belle pour être de cette planète ! Oui, la musique d’ALCEST appartient définitivement à un autre monde et on peut en saisir les moindres détails au cours de ce concert: les lumières sont là pour rappeler l’univers propre à chaque album. Au même titre que le bleu sombre des deux premiers titres faisait référence à l’univers du dernier album, Spiritual Instinct, et de la même manière que les lueurs violettes qui ont accompagné « Oiseaux de Proie« , tel un clin d’œil à la pochette de Kodama, on est ici plongé dans la belle émeraude qui donne le ton à l’album Les voyages de l’âme. Le sens du détail, inévitablement, comme un symbole évident de la richesse des compositions d’ALCEST et de la belle et mystérieuse personnalité de Neige. Neige l’enchanteur, plus fort que Merlin, plus magique que tous les magiciens.

Après cette parenthèse émeraude, retour au bleu profond, celui des océans cette fois, avec l’impressionnant « Écailles de lune, Pt. 2 » . Écailles de lune, éclats de rage. Ce titre est d’une puissance incroyable en live. C’est déchirant et presque terrifiant de perfection. La voix de Neige me transperce. Elle me laisse sans voix.

©Marina_Z

Neige reprend ensuite sa discrète voix pour annoncer le titre suivant : « Sapphire » , l’un de mes préférés du dernier album (dont le génial remix par Perturbator est d’ailleurs sorti la veille du concert). Je suis surexcitée de pouvoir voir ce merveilleux titre prendre vie sur scène! Ce sens absolu de la mélodie, entrecoupé de sommets rythmiques plus hauts que tout, c’est fascinant. Encore une fois, c’est la perfection, la plus-que-perfection même. Plus le concert avance, plus les yeux pétillent dans la salle.

« Le miroir » et son extrême délicatesse prennent merveilleusement le relais. Inutile de chercher plus longtemps où se trouvent les derniers reliquats de poésie sur terre: ils sont dans cette mise en musique des mots du poète Charles Van Lerberghe. La douceur de la guitare enveloppe le public dans une pluie étoilée d’émotions gravée à jamais dans les entrailles de La Machine du Moulin Rouge. Et comme à la fin de chaque titre depuis le début du concert, les applaudissements sont si forts et si admiratifs que l’on sent vibrer à travers ces mains qui claquent la crainte de voir le concert s’achever trop vite.

Nous avons à peine le temps de nous remettre de cette nouvelle couche d’émotion que le groupe entame « Kodama« . Et là c’est la folie absolue. Le public lâche tout: les larmes s’emballent, les sourires se figent sur tous ces beaux visages illuminés par la grâce d’ALCEST, les bras se lèvent et dansent au gré des coups de baguette extrêmement précis du batteur, toute la salle chante avec Neige. Quelle émotion de faire partie de ce public si immensément respectueux et chaleureux ! Retour des applaudissements admiratifs. Le groupe quitte la scène mais n’en a objectivement aucune envie. Le public ne lâche rien et reprend à l’unisson le fameux “Oh oh oh oh oh oh” qui rythme « Kodama ». Puissant. Le groupe ne tarde pas à revenir sur scène, l’émotion des musiciens est aussi palpable et communicative que la nôtre. Neige n’en revient pas : « C’est la première fois qu’on nous fait ce coup-là… et je crois qu’on ne nous avait jamais autant applaudi avant, merci » , lance-t-il dans sa cuteness la plus absolue. Neige, we definitely love you!!

©Marina_Z

La fin du concert approche, donc, mais tout le monde sait que la beauté a une bonne vingtaine de minutes devant elle pour achever de s’exprimer. Deuxième plongeon dans Les voyages de l’âme avec « Là où naissent les couleurs« . Le guitariste est à l’honneur, livrant un solo brillant sur toute la dernière partie du morceau, qui n’est pas sans rappeler la lumineuse guitare de Billy Howerdel sur les plus beaux titres de A PERFECT CIRCLE. Donc forcément, je tremble comme une feuille… Jusqu’à ce que Neige annonce le dernier morceau du concert. Pas n’importe lequel, évidemment : c’est le sublime « Délivrance » qui ponctuera cette soirée et il ne peut en être autrement. L’un des plus beaux titres d’ALCEST, si ce n’est le plus beau, tout simplement. Dix minutes d’envoûtement irrésistible. La grâce, encore et encore. La salle se laisse envoûter par cette infinie douceur, frissonnant à l’unisson. Je suis littéralement scotchée et je ne veux pas que cette chanson s’arrête. Jamais. Dans ma tête, elle ne s’arrêtera plus jamais, mais le concert est bel et bien fini, cette fois. Neige finit seul sur scène, incliné sur sa guitare, plongé dans cette lumière bleue inoubliable. L’image d’un génie dans sa plus grande humilité. Beau et émouvant jusqu’à la dernière seconde.

Les lumières se rallument après son départ. La salle reste presque immobile pendant une longue minute, essayant de comprendre la claque de beauté qu’elle vient de se prendre. Je détourne enfin le regard de la scène pour retrouver le regard de mon frère, qui a l’air aussi sonné que moi. Nous suivons le lent et silencieux mouvement vers la sortie. Nous avons envie de pleurer. Très fort. Et nous quittons la salle en pleurant. Moment de partage pur et unique, effroi de retrouver la vraie vie à l’extérieur. Et cette révélation: le règne de la mélodie, au cœur de la philosophie de Neige, définit aussi ma perception de la vie, pour toujours. Merci Neige, merci ALCEST, du fond du cœur !

©Marina_Z

SETLIST

Les Jardins de Minuit
Protection
Oiseaux de proie
Autre temps
Écailles de lune, Pt. 2
Sapphire
Le miroir
Kodama

ENCORE

Là où naissent les couleurs
Délivrance

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OZZY OSBOURNE « Ordinary Man », par Alexis Cro-Mags

Deux options s’offrent au public pour appréhender la sortie de ce nouvel épisode discographique d’Ozzy Osbourne, probable ultime album du Madman. La première consiste à n’y voir qu’un album supplémentaire, niché au milieu d’une riche discographie, bâtie d’albums incontournablement touchés par la grâce divine, autant que de disques franchement dispensables. Dans ce cas, la chronique d’une telle sortie tournerait assez court. La seconde option repose sur l’idée même de concevoir Ordinary Man tel qu’il apparaît après plus de 50 ans de carrière, le probable testament artistique d’un homme au bout d’une vie invraisemblable, connue de toutes et tous, revenu d’à peu près tout et n’ayant plus grand chose à prouver à qui que ce soit. Ozzy Osbourne, c’est d’abord et avant tout une marque de fabrique ; les mauvaises langues, et elles sont nombreuses, ajouteront « une multinationale ». Cette voix nasillarde et plaintive a su attirer à elle la sympathie et l’adhésion du plus grand nombre, à coups de provocations, de déboires, mais aussi et surtout de titres inscrits dans la mémoire collective, qu’ils soient parus sous son nom propre ou au sein de la formation qui a tant fait sa renommée, BLACK SABBATH. Si le personnage Ozzy a longtemps pris la quasi intégralité de l’espace médiatique – rien de plus normal en somme, il serait bien inopportun de passer sous silence le capital sympathie dont dispose John, son autre soi, outrageusement attachant, le mari aimant quoique souvent instable, le père de famille inquiet, souvent déconcertant de franchise dans ses réflexions sur ce qui l’entourne autant que sur lui-même, terriblement drôle car doté d’une autodérision sans limite. Les amateurs de metal, autant que les fans de rock au sens le plus large du terme, vivent avec Ozzy Osbourne depuis 50 ans. Alors voilà, le père Osbourne a 71 ans et annonce être atteint d’une malade dégénérative. Depuis une sacrée paire d’années, semble-t-il. Ozzy qui semblait insubmersible malgré les excès, les fractures à répétitions et autres aléas de la vie d’une rockstar toujours au bord de la rupture, a récemment laissé place à la réapparition de John, l’homme, à la télévision, tellement loin de l’encombrant siamois Ozzy, assis comme un petit garçon apeuré aux côtés de sa femme et manageuse Sharon, annonçant, non sans une émotion certaine, être dans l’incapacité momentanée (définitive?) d’assurer et de poursuivre sereinement ce que représente sa vie de musicien, la scène et tout ce qui l’enjole. Malgré tout, le plus emblématique des chanteurs de BLACK SABBATH a su prendre sur lui afin d’accoucher d’un album que l’on suppose avoir été élaboré en grande partie par de nombreux intervenants extérieurs et supplémentaires à sa Seigneurie de Birmingham. Doté d’un line-up inédit et plutôt prestigieux sur le papier, les rangs semblent s’être resserrés autour du Madman pour faire corps avec lui. Il nous est donc offert l’album d’un artiste à l’hiver de sa carrière artistique autant que celui d’un homme à la santé déclinante, cette fois-ci de manière officielle. Sans doute faut-il appréhender cet Ordinary Man tel qu’il se présente à nous. Un album crépusculaire, presque testamentaire, dont les émotions prenantes le temps des ballades sont palpables et touchantes. Si la musique d’Ozzy Osbourne n’a jamais brillé par sa jovialité mais plutôt par une euphorie contagieuse, il se dégage de cet album une forme de dramaturgie parfaitement incarnée par le maladif chanteur, alternant moments de spleen mélodieux pur avec des parties miraculeusement lourdes, voire rapides, et sacrément boostées par une section rythmique de premier ordre. Certains réactionnaires argueront que les ballades sont bien trop nombreuses et que manque à l’appel bon nombre de riffs « eighties-like » ou « Wylde-like ». Sans doute n’auront-ils pas forcément tort mais là où le nouvel album éclipse quelque peu une manière de composer passéiste, il est en revanche à chercher l’essence des compositions dans la légende antédiluvienne du bonhomme, inscrite dans le marbre entre 1970 et 1975. Comment ne pas retrouver avec plaisir cette alternance ballade astronomique / riffs plombés au sein d’un même titre, doté d’une production puissante et raffinée. Les clins d’oeil au glorieux passé d’Osbourne sont nombreux, que ce soit en solitaire ou au sein de BLACK SABBATH. « Rien de neuf ! », diront certains. Pas faux. Ceci dit, IRON MAIDEN fait-il du neuf depuis 1988 ? JUDAS PRIEST fait-il autre chose que du PRIEST ? Depuis combien d’années ACCEPT n’a plus bougé d’un iota ? Et AC/DC, on en parle ? Les exemples sont nombreux, avouons-le, pour ne pas dire inépuisables. Là où les précédents albums du Madman souffraient d’un sérieux manque d’inspiration, de recul et, dans certains cas, d’une production satisfaisante, Ordinary Man offre une mise en son à la fois moderne tout en s’inscrivant dans la tradition de ses meilleures productions, loin de certains effets peu désirables et flatteurs utilisés il y a encore 10 ou 15 ans. Certes, l’album n’est pas parfait, loin s’en faut – le dernier titre de l’album et le bonus track en témoignent médiocrement, mais il a le mérite de renouer avec un format classique de composition, sans autre considération que celle d’une homme âgé, affecté moralement, psychologiquement et bien sûr physiquement, vocalement poignant et conscient d’être arrivé à la fin d’un voyage tentaculaire dont lui-même ne parvient toujours pas à croire qu’il fut sien. Restera le dernier, de voyage. Le grand. Ce jour-là, le monde de la musique aura perdu une autre de ses figures tutélaires, sauf qu’en plus de dire au revoir à cette voix unique et captivante, nous perdrons un homme bouleversant de sincérité et si attendrissant qu’aucun être dyslexique à la démarche chaloupeuse, drogué et alcoolique, ne parviendra à incarner mieux qu’Ozzy Osbourne ne l’a jamais fait. Parce qu’il convient de rester simplement humain et conserver son âme d’enfant pour espérer, peut-être, atteindre le firmament des très grands. Et Ozzy l’est assurément, humain, espiègle et enfantin.

Liste des titres

1 – Straight To Hell

2 – All My Life

3 – Goodbye

4 – Ordinary Man

5 – Under The Graveyard

6 – Eat Me

7 – Today Is The End

8 – Scary Little Green Men

9 – Holy For Tonight

10 – It’s Raid

11 – Take What You Want (titre bonus)

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BEYOND THE VOID « Ex Nihilo Nihil » – par Alexis Cro-Mags

A mi-chemin entre death metal sophistiqué et brutalité pure, voici que paraît le premier EP du groupe strasbourgeois BEYOND THE VOID. Fondé autour de membres d’APOPLEXY, INHUMATE, AS WE AWAKE ou NOCTURNAL HORDES, le quintet ayant vu le jour au cours des derniers mois de l’an 2018 offre au public en ce début d’année la première promenade de son pitbull, pour le moment tenu en laisse, intitulée Ex Nihilo Nihil. Souffrant d’une production manquant quelque peu de relief et de dynamique, BEYOND THE VOID impressionne malgré tout par son approche loin de la candeur des débutants, le bagage de chacun des membres du groupe relevant de la caverne d’Ali Baba. Evitant l’habituelle ritournelle usitée jusqu’à l’os portant le doux nom de « tout à fond  permanent », le groupe parvient à tenir l’auditeur en haleine par le biais de morceaux astucieusement pensés, alternant parties frénétiques obligatoires avec de véritables séquences presque mélodiques, servies par d’excellents musiciens, parmi lesquels le duo de guitaristes Pascal et Antoine se livre à de magnifiques joutes de six-cordes, admirablement agencées, capables de transporter un morceau là où on ne l’attend pas forcément. Le niveau général et technique reste vraiment très élevé, précision étant apportée que le groupe ne prétendra pas forcément réinventer la roue malgré ses spectaculaires capacités. Tel n’est sans doute pas son but mais l’ensemble demeure très agréable à découvrir et l’on se surprend à se repasser conséquemment les cinq véritables titres – puisque le sixième est une courte intro. Si les fans de MORBID ANGEL ou SUFFOCATION risquent fort de voir les poils de leurs bras se dresser sur certains des passages les plus frénétiques ( mais pas que…), la voix de Sébastien pourrait quant à elle ramener au travail effectué par Chris Barnes époque CANNIBAL CORPSE, Frank Mullen (SUFFOCATION) ou Kam Lee de MASSACRE. Les compositions dans leur ensemble offrent un panel assez représentatif de ce que le fan de metal de la mort est donc en droit d’attendre de musiciens de ce calibre : blast beats ahurrissants, parties techniques excellemment exécutées, plans alambiqués savamment orchestrés, passages d’une lourdeur bienvenue alternés à d’épais mid-tempi, le tout copieusement arrosé de vocaux caverneux du plus bel effet. BEYOND THE VOID impressionne tout son monde avec cet EP, lequel s’impose comme une très jolie carte de visite tout en laissant augurer d’un bel avenir. Nous attendons la suite des événements avec une impatience non feinte qui, espérons-le, imposera un son « BEYOND THE VOID » véritablement singulier et dynamique, marquant durablement les esprits de son sceau. Très, très belle surprise néanmoins.

Bandcamp Beyond The Void

Facebook officiel

Liste des titres

1 – Intro

2 – Hymns Of Annihilation

3 – Awakening Of The Carrion God

4 – Beyond The Void

5 – On My Side Of The Screen

6 – Among The Ruins Of Dead Civilization

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PERSISTENCE TOUR 2020 @ l’Ancienne Belgique, BRUXELLES, 19 janvier 2020 – par Alexis Cro-Mags

Mons, Nivelle, Halle… Aucun doute, nous sommes sur la bonne piste pour parvenir à l’Ancienne Belgique afin d’assister à l’édition 2020 du Persistence Tour, laquelle se déroule à Bruxelles, cité la moins éloignée de la capitale française. Le Menneken Pis nous y attend pour nous abreuver durant quelques heures d’un hardcore « made in USA ». L’affiche proposée cette année reste une fois de plus d’un sacré niveau, puisque ce ne sont pas moins de huit groupes qui vont se succéder toute l’après-midi et dans la soirée, parmi lesquels les légendaires GORILLA BISCUITS, assurant la tête d’affiche, mais aussi AGNOSTIC FRONT, WISDOM IN CHAINS ou bien encore H2O. Autant l’avouer d’emblée, les heures à suivre risquent de donner quelques sueurs froides aux agents de sécurité postés dos à la scène et face au crash barrières séparant cette dernière du public. Tiens, non ! Pas de barricade, juste un agent de sécurité posté sur scène côté jardin, lequel n’interviendra pas de la soirée, ou à peine. Quel plaisir d’assister à des concerts de hardcore sans crash barrière, à l’ancienne, avec tout ce que cela comporte ! Certains des groupes présents à l’affiche ce soir ne manqueront d’ailleurs pas de le souligner, non sans délectation. Après un rapide un coup d’oeil jeté au stand de merchandising, lequel met en vente un tee shirt à l’effigie d’Adam Blake, bassiste de H2O actuellement en lutte contre la maladie et dont les ventes lui sont exclusivement destinées pour vaincre le poison contre lequel il se bat – le hardcore et sa légendaire fraternité, il est déjà temps de se diriger dans l’enceinte même de l’Ancienne Belgique, jolie salle surplombée d’un balcon hélas fermé ce soir.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

C’est dans une salle pour le moment extrêmement clairsemée que COUNTIME investi la scène. Il faut dire que l’heure franchement avancée (15h30) n’incite pas vraiment le public à pénétrer dans la salle, préférant se retrouver entre ami(e)s parfois venu(e)s de loin, voire des pays limitrophes de la Belgique. A leur décharge, signalons que le set des natifs de Los Angeles ne dure qu’une vingtaine de minutes et que le son, certes percussif, proposé par l’imposant leader Jr5150 et ses collègues ne brille pas par son originalité, quand bien même certains passages se laissent apprécier agréablement. Beaucoup de postures et l’obligation de jouer deux reprises dans un laps de temps de jeu aussi court laissent à penser que le groupe ne semble pas avoir véritablement trouvé sa place au sein de cette affiche. Car comment expliquer autrement les incursions du « Clobberin’ Time » de SICK OF IT ALL et du « Pride (Times Are Changing) » de MADBALL au milieu d’une setlist de vingt minutes, si ce n’est pour tenter de sauver les meubles en collant au plus près de cette affiche majoritairerment new-yorkaise, de faire bouger les spectateurs de la salle jusqu’ici presque amorphes, applaudissant poliment entre les titres ? Dommage d’être obligé de tomber dans une forme de facilité pour tenter de  sauver le set d’un quasi naufrage – pourtant pas annoncé du tout, tandis que la persévérance et l’abnégation aurait sans doute été saluées plus dignement par le public et la critique. A revoir néanmoins dans d’autres conditions et pour un set nettement plus long, cela va sans dire.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

Place maintenant à CUTHROAT, également originaire de Los Angeles. Forts de deux sorties plutôt agréables mixant un hardcore tendance old school avec des parties vocales assez proches d’un phrasé hip hop, le set des Américains semble indéniablement plus apprécié par le public, lequel désormais occupe une place bien plus conséquente dans le pit que lors du show de COUNTIME. Si la voix un tantinet agaçante sur la longueur du vocaliste Neil Roemer – lequel a également officié un termps au sein de DOWNSET – rappelle sous certains aspects celle de Fred Durst (LIMP BIZKIT) en nettement plus monocorde, le set n’est reste pas moins relativement agréable à suivre, le combo se démenant comme un beau diable pour tenter de faire participer le public. Vingt minutes assez plaisantes et compactes, sauvées, il faut bien le reconnaître, par le côté groovy et dansant de la musique délivrée par CUTTHROAT, davantage que par l’aspect parfois plus rapide de son hardcore. Un bon moment, néanmoins sans réelle surprise.

Assister à un show de WISDOM IN CHAINS reste toujours un grand moment, d’une part parce que le groupe, fort d’une vingtaine d’années d’existence, emporte dans sa poche une expérience scénique et un savoir-faire sans nul autre pareil, d’autre part parce que Mad Joe Black, imposant et surpuissant vocaliste du gang, dispose d’une aura singulière et suffisamment magnétique pour soulever une foule, même dans les moments difficiles. Contre toute attente, c’est un Mad Joe quelque peu sur la réserve qui va débouler sur scène, moins explosif qu’à l’accoutumée et semblant ménager ses efforts lors des premiers titres, pourtant acclamés par un public désormais bien présent dans le pit. Sans doute ces quelques minutes ont-elles été nécessaires et bénéfiques au frontman pour trouver ses marques, parce qu’ensuite Mad Joe Black a littéralement déroulé un set d’une puissance phénoménale, comme à son habitude. Ne disposant que d’une bien maigrichonne demi-heure, WISDOM IN CHAINS va asséner l’un des premiers et meilleurs coups de masse de la soirée. Porté par un pit désormais libéré de son expectative froideur, le groupe enchaîne maintenant les titres d’un best of de sa carrière face à un nuage humain, lequel investi désormais la scène pour une séance de stage diving sauvages, parfaitement encouragés par Joe et ses amis. Voici enfin venue l’ambiance tant attendue par tout le monde, celle des titres les plus chantants du groupe, repris à gorge déployée par ses nombreux fans venus ce samedi à Bruxelles, comme en témoigne le nombre conséquent de tee shirts à l’effigie du groupe visibles dans la salle. Entre deux torpilles de son hardcore/punk bleuglé autant que chanté énergiquement, Mad Joe prend le temps de remercier l’ensemble des groupes présents à l’affiche de même que l’organisation de cette tournée semblant avoir été à cet instant une parfaite réussite, à tout point de vue. Une des plus grosses ambiances de cette journée, sans aucun doute.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

BillyBio, fort d’un premier album solo paru il y a un peu plus d’un an et plutôt bien accueilli par les fans et la critique, dispose lui aussi d’une petite demi-heure pour s’imposer dans les règles de l’art. Après 30 ans d’activité au sein de BIOHAZARD, POWERFLO ou en remplaçant de luxe pour ses potes de BLOOD FOR BLOOD, le père Billy en a pourtant encore sous la semelle, en témoigne l’incroyable énergie qu’il déploie sur scène, étant désormais libéré d’un micro et de son pied puisque le garçon évolue depuis peu équipé d’un micro serre-tête sans fil lui permettant de se déplacer librement sur scène et d’enchaîner sauts et courses effrénées d’un bout à l’autre de celle-ci. La torpille BillyBio est donc en place pour assassiner le pit, lequel n’en demande pas moins. Si l’idée de ce nouveau micro s’avère excellente pour accaparer la scène sous tous ses angles – et l’accompli sportif que reste l’ami Billy ne s’en prive pas une seconde, le rendu sonore n’est, quant à lui, sans doute pas forcément à la hauteur des attentes, en tout cas côté façade. Obligé de chanter avec la bouche de côté afin d’être au plus près du micro, Billy semble avoir parfois du mal à restituer l’ensemble des paroles qu’il délivre pourtant à haut débit selon les titres. Probablement conscient que tout n’est pas parfait à ce niveau, le frontman ne se laisse pas abattre et délivre une prestation de haut vole, fort bien secondé par son groupe, très impliqué lui aussi, à l’image de cet imposant bassiste, lequel assure un show digne des plus grandes heures du genre. Piochant majoritairement dans les titres de son unique album, BillyBio n’en oublie pas pour autant le groupe qui a tant fait sa renommée, puisqu’il va par deux fois piocher dans le cultissime Urban Discipline (1992) de BIOHAZARD. « Shades Of Grey » et l’inévitable « Punishment » seront donc exécutés pour le plus grand bonheur de l’assistance, avec une invasion de la scène par une trentaine de téméraires moshers en transe sur ce dernier. Seule étrangeté que l’on pourra mettre sur un même plan ou presque que les reprises jouées pour COUNTIME durant son set, Billy et ses potes nous infligent une reprise absolument abominable du pourtant magnifique « Get Up, Stand Up » du grand Bob Marley. Déjà massacrée par POWERFLO sur album, cette merveille est de nouveau exécutée (au sens propre) ce soir par BillyBio. Vraiment pas indispensable, surtout lorsque l’on ne dispose que d’un temps de jeu très court. Chouette prestation du groupe malgré tout, avec une mention spéciale pour les covers de BIOHAZARD ayant littéralement transfiguré l’assistance, un peu au détriment de ses titres solo, par ailleurs forts recommandables également.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

Place nette désormais pour accueillir l’un des points forts de la soirée, H2O. Depuis plus de 25 ans, le groupe de Toby Morse détient l’une des réputations scéniques les plus enviables de la scène hardcore. Que l’on apprécie ou non sa musique, difficile de ne pas accrocher à un set de H2O, tant l’attitude et la passion aussi sincère que débordante de son leader Toby jaillissent de sa personne tout en illuminant l’assistance. Et ce soir, nous allons avoir droit à une véritable leçon de punk/hardcore mélodique, joyeux et extrêmement bien ficelé, quand bien même les New-yorkais ne disposant eux aussi que d’une trentaine de minutes. Inutile de bouder notre plaisir et sachons profiter de ce set de très haute performance, probablement le mieux accueilli de la soirée. C’est bien simple, le public va devenir totalement incontrôlable durant trente minutes. D’une énergie folle, il va pousser Toby Morse et ses potes dans ses retranchements et ne relâchera la pression qu’en toute fin de set avec l’imparable et désormais morceau de clôture « What Happened », tiré du référentiel et délicieux Nothing To Prove (2008), dont le pont central sera chanté par Civ de GORILLA BISCUITS himself, lequel n’aura pas manqué une miette du show de ses collègues du côté cour de la scène. Autre invité salué par la foule, Mike Gallo, bassiste d’AGNOSTIC FRONT, venu prêter main forte le temps d’un « Guilty By Association » tiré de F.F.T.W (1999). Etrangement, aucn titre extrait du dernier album en date de H2O n’est joué ce soir, le pourtant fort recommandable Use Your Voice de 2015, tandis que le groupe y va également de sa petite reprise, la terrible « Nazi Punks Fuck Off » de DEAD KENNEDYS, laquelle fut enregistrée en son temps à l’occasion d’un album paru en 1999, luttant de toutes ses forces contre toute forme de racisme. Enorme groupe, pit absolument intenable, foule en délire, vous l’aurez compris, il va être bien difficile pour les groupes suivants de s’assurer une place au soleil après une telle débauche d’énergie et d’ondes positives.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

Malheureusement pour lui, c’est sur STREET DOGS que cela va tomber ce soir. A lui la lourde tâche d’enchaîner après la tornade H2O. Toujours mené par l’infatigable ancien chanteur de DROPKICK MURPHYS, Mike McColgan, STREET DOGS, s’il ne démérite pas un instant, va devoir trouver les ressources nécessaires afin de rester en contact avec le public, lequel a légèrement déserté la salle pour se reposer un peu et s’abreuver après le show bouillant comme la braise de H2O. Mission quasiment impossible sur le papier, mais c’est sans compter sur une volonté dure comme l’acier et sans se laisser démonter que STREET DOGS va parvenir à inverser la tendance, non sans mal, reconnaissons-le. Disposant également d’une trentaine de minutes, le groupe va intelligemment piocher dans l’ensemble de sa discographie ou presque et par ce fait rameuter pas mal de monde face à lui, même si la jauge d’un pit qui se respecte en pareille circonstance ne sera pas atteinte. Toutefois, reconnaissons que le set des Bostoniens est bien agréable et que son punk rock/oi empruntant autant à COCK SPARRER qu’à SOCIAL DISTORTION ou aux CLASH, s’avère être des plus délectables. Concluant également son set par une reprise de BLACK FLAG, le légendaire « Rise Above » tiré du cultissime Damaged (1981), STREET DOGS sort de scène sur la pointe des pieds, probablement conscient de la difficulté qu’était le sienne ce soir, coincé entre un brasier et une légende new-yorkaise.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

AGNOSTIC FRONT. Pour être tout à fait honnête, ce live report dans sa globalité n’aurait pas dû voir le jour du simple fait d’évoquer une nouvelle fois la grosse légende de New-York. Il paraîssait en effet bien délicat de faire l’impasse sur Roger Miret et consort tandis que le groupe est une fois de plus à l’affiche du Persistence Tour. Seulement voilà, l’envie de traduire en mot le ressenti et la vision qu’ont été miennes ce soir de janvier 2020 à Bruxelles a manqué à votre serviteur durant de longues semaines. Le dépit a donc laissé place à la résignation de ne pas rédiger ce papier. Pas envie de tirer sur l’ambulance. Par respect, beaucoup ; par humilté, cela va sans dire ; par amertume, hélas ; par nostalgie, forcément ; par déconvenue, pas vraiment. Et puis dans le fond, pourquoi pas ? Ce qui va sans dire va encore mieux en le disant. Que retenir donc du set d’AGNOSTIC FRONT ? Il y aurait tant de choses à rédiger qu’il est préférable de concentrer le propos sur l’essentiel. Après une succession d’albums pour le moins similaires les uns aux autres, tant sur le fond que dans la forme – pour faire court, entre Another Voice (2004) et le petit dernier Get Loud! (2019) – le groupe de Roger Miret et Vinnie Stigma parcourt encore et toujours le globe, ce qui en soi reste on ne peut plus respectable et éminamment respecté. Partant de ce postulat, il est légitime de se poser la question de savoir s’il convient toujours de vouloir assister au show d’un groupe dont seuls deux membres du line-up originel deumeurent en place, l’un ayant allègrement dépassé la soixantaine, Stigma (64 ans), l’autre ne possédant plus un gramme de souffle, la faute hélas et sans doute à de récurrents problèmes de santé, notamment cardiaques. Si le second, du haut de ses 55 printemps parvient encore à donner l’illusion qu’il fait le job, du moins physiquement, le premier reste une énigme à bien des égarts. Soyons clairs et précis d’entrée de jeu, Vinnie Stigma ne doit sa présence au sein d’AGNOSTIC FRONT que par son nom, la sympathie évidente qui émane de sa personne et le charme presque pittoresque que lui confère son statut de légende vivante. S’agissant de ses prestations scéniques, il faut bien admettre que l’on est face à un clown qui ne semble même plus jouer ses parties – où est donc passée, par exemple, la relance punk de « The Eliminator », exécutée après la grosse accélération accompagnant le solo ? Craig Silverman désormais s’en charge sans sourciller – se singeant lui-même avec ses petit tourniquet qu’on ne compte plus et son poing droit lancé à la foule, geste qu’il exécute une bonne trentaine de fois, sourire jusqu’aux oreilles, plutôt que de se concentrer et jouer ses parties… par ailleurs inaudibles. D’ailleurs, est-il véritablement branché, Silverman assurant un travail colossal à sa place ? Son incursion au milieu du pit durant un titre ne sauve pas une prestation artistique aux abois. Quelle tristesse d’assister à un tel naufrage lorsque l’on voit cet homme en si grande forme physique ? Prisonnier (involontaire ?) de son image et de son statut de légende, Stigma n’est plus du tout à ce qu’il fait. En revanche, le guitariste respire la vie, la bonne humeur et la joie d’être présent, ce qui est déjà formidable, mais semble désormais irrémédiablement désintéressé par ses prestations scéniques et le rendu qu’elles dégagent au sein de son groupe de toujours. Puisqu’il est fait mention de « The Eliminator » quelques lignes au-dessus, signalons tout de même qu’il s’agit là du seul et unique titre de la première vie d’AGNOSTIC FRONT joué ce soir. Incroyable ! 0 titre de Victim In Pain (1984), 0 titre de One Voice (1991), 0 titre de United Blood (1983) – cela va sans dire… ! – et un malheureux titre de Liberty And Justice For… (1987), l’indéboulonnable reprise d’IRON CROSS « Crucified », bizaremment jouée sur un tempo plus rapide que de coutume, comme pour se débarasser de ce passage obligé en milieu de set. Comment peut-on se débarasser d’un revers de main de tout un pan de son histoire discographique, laquelle s’inscrit au papier calque avec la grande histoire du genre ? A n’y rien comprendre. Mike Gallo assure quant à lui un service tout à fait honorable, impliqué dans sa tâche, ce qui n’est pas le cas de Pokey Mo, son batteur et comparse rythmicien. Pour faire simple, Pokey Mo donne l’impression de pointer à l’usine, avec ses petits gants noirs pour les travaux salissants. Le batteur assure le service minimum, ne donnant plus l’impression d’être heureux de jouer et participe davantage encore à cette impression de malaise généralisé. Quant à Roger Miret, tout a été dit ou presque quant à ses prestations scéniques, chez Pré en Bulle ou ailleurs. S’il dispose d’un capital sympathie gigantesque et d’un respect absolu, le chanteur est à la peine vocalement depuis maintenant de très nombreuses années, la faute sans doute à des ennuis de santé comme évoqué plus haut. En partie, car l’homme n’a jamais brillé par sa puissance vocale, à l’exception notable des débuts très punk du groupe. Un sentiment extrêmement mitigé de ce set de 50 minutes, vous l’aurez sans doute compris, clôturées par la sempiternelle reprise des RAMONES, « Blitzkrieg Bop ». Peut-être serait-il temps de tirer des conclusions plutôt que des plans sur la comète…

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

Tête d’affiche de ce Persistence Tour 2020, les vétérans de GORILLA BISCUITS, toujours menés par l’inénarable et ô combien respecté Anthony « Civ » Civorelli, s’apprêtent à clore cette remarquable soirée belge. Dire que le groupe a eu un impact gigantesque sur tout ce que la scène hardcore mondiale compte de groupes est un euphémisme. A l’instar d’un YOUTH OF TODAY, d’un CHAIN OF STRENGHT ou d’un JUDGE, GORILLA BISCUITS représente ce que la génération Youth Crew a pu produire de mieux, tant musicalement que textuellement. Il faut voir le monde sur les deux côtés de la scène durant la prestation de Civ et ses potes pour comprendre immédiatement à quel point ce groupe est adulé, à commencer par un Toby Morse (H2O) absolument intenable tout le long du show de GORILLA, chantant les paroles à tue-tête, harguant la foule autant que ses amis à ses côtés sur scène. C’est bien simple, une fois la traditionnelle et légendaire introduction de Start Today (1989) exécutée par deux trompettistes, Civ et les siens vont délivrer un show des plus énergiques et remarquables, comme dans les livres d’histoire. Walter Schreifels se démène comme un damné avec sa guitare, assure les choeurs, saute comme à la grande époque tout en harangant le public, lequel semble un peu fatigué en cette fin de soirée. Il faut dire qu’après six heures de show dans les pattes, la raideur des jambes commence à se faire sentir. Tous les classiques sont là, issus du Start Today précité, de même que ceux parus sur le légendaire Gorilla Biscuits paru en 1988. A tout cela s’ajoutent quelques surprises, telles que deux titres en provenance directe du répertoire solo de Civ, ainsi que deux reprises gargantuesques, « Minor Threat » du groupe du même nom, avec l’intervention du père Morse, toujours ingérable, et le définitif « As One » de WARZONE, durant lequel Mad Joe (WISDOM IN CHAINS) revient assurer une partie vocale saisissante d’intensité en plus de la traditionnelle reprise des BUZZCOCKS, « Sitting Around At Home », jouée depuis toujours par GORILLA BISCUITS. Un set admirable, mené de main de maître par Civ et Schreifels, malgré une ambiance ayant pris un peu de plomb dans l’aile au terme de cette journée éprouvante. Culte et euphorique.

CREDIT PHOTO JURGEN BRUYNOOGHE

Une nouvelle fois, le Persistence Tour a tenu toutes ses promesses, offrant au public un plateau des plus alléchants malgré un temps de jeu un peu court pour chacun des participants. Parce qu’on en aurait bien repris une petite louche des H2O, GORILLA BISCUITS, WISDOM IN CHAINS ou BillyBio, avant la route de nuit pour le retour en France, laquelle semble désormais boudée par ce chouette festival itinérant. Dommage, vraiment.

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BLOODLET @ Le Petit Bain, Paris – 19 janvier 2020, par Julien Masson

concert darkest hour bloodlet fallujah pars le petit bain 19 janvier 2020

Tournée des 25 ans Darkest Hour + Fallujah + Bloodlet + Une Misère

Un froid glacial souffle sur les quais vides du 13e arrondissement parisien. Dans un Petit Bain relativement vide (ou à moitié plein), un événement à marquer d’une pierre blanche : BLOODLET va fouler le sol français. C’est une première qui vaut son pesant d’or. Le groupe, qui existe depuis presque 30 ans, n’a posé q’une seule fois le pied en Europe, à Berlin en 1998. Ce qui est amusant, c’est que BLOODLET n’est qu’une première partie pour accompagner cette tournée des 25 ans de DARKEST HOUR, laquelle n’a pas l’air de soulever les foules, en tout cas à Paris ce soir. Peu importe, on est là pour BLOODLET qui hante nos oreilles depuis notre jeunesse, fort de 3 albums dont le chef-d’œuvre The Seraphim Fall (1998), un album qui s’écoute de la première à la dernière note de façon quasi religieuse.

le groupe islandais UNE MISÈRE terminant son set, il est temps de passer aux choses sérieuses. BLOODLET se branche, pas de temps à perdre, le set s’annonce serré avant les têtes d’affiche. Placé au premier rang, on se dit qu’on hallucine : on va voir BLOODLET en live ! On a du mal à y croire, le sourire reste figé. On a besoin de le dire au bassiste qui finit de « plugger » son instrument. Il rigole. Lui aussi semble avoir du mal à y croire.

CREDIT PHOTO JULIEN MASSON

Lumière rouge, celle qui sied le mieux à la musique du groupe, et c’est parti. « Brainchild » et « Something Wicked » lancent l’assaut. Comme à son habitude, le groupe ouvre avec ses classiques de 1995, tirés de l’excellent Entheogen. On a l’impression d’être sur Youtube, seul moyen jusqu’à présent de voir le groupe en live pour nous, pauvres européens que nous sommes. C’est beau, c’est totalement maîtrisé, ça groove et ça réveille les morts. Scott Angelacos est comme un prêtre démoniaque, appuyé sur son micro. Il a une classe folle. On l’espérait, on l’a eu ce « Shoot The Pig », LE morceau obsessionnel pour tout fan du groupe – dont la vidéo issue du concert est à découvrir en pied d’article. 1’40 de pure haine avec son riff en boucle qui donne envie de prendre un mur et de le casser à coup de latte (remplacer « mur » par « les gens »). On ne va pas se mentir, on attendait ça depuis deux décennies. « Cherubim », « CPAI-75  » , la setlist à une classe folle et offre un panorama parfait de la carrière du groupe qui ensuite nous pousse dans le précipice avec « Whitney », morceau ouvrant The Seraphim Fall. C’est fort et démoniaque. On en met des coups de poing dans les retours du bord de scène parce qu’on n’a pas le choix : il faut que ça sorte ! « Holy Rollin Homicide », classique de chez classique issu de leur album de 2002, Three Humid Nights In The Cypress Trees  produit par Steve Albini, vient parachever ce best of total du groupe, avant d’envoyer un « Viper in Hand » cru 2019 en guise d’uppercut. Rideau.

La lumière se rallume, on est sonnés, on reste figés, on a l’impression qu’on vient de nous piquer à l’adrénaline. On vient vraiment de vivre ça ? Était-on plus de 10 dans la salle à comprendre l’importance de l’événement ? Je ne pense pas. Tant mieux : BLOODLET est un des secrets les mieux gardés de la musique. Cerise sur le gâteau, la gentillesse du groupe prendra le temps de se poser quelques instants après le set pour signer le disque fraîchement acheté. Evidemment, on a besoin de leur dire à quel point on les aime. On veut savoir des détails sur tel ou tel morceau, on exprime notre amour pour tel riff, tel album. Leurs sourires ne trompent pas : ça leur fait du bien. Grosses accolades, on les laisse tranquille et on rentre chez nous parce qu’après cette expérience quasi mystique, le reste nous paraît forcément très fade. Merci BLOODLET.

CREDIT PHOTO JULIEN MASSON

Du reste de l’affiche, on ne retiendra pas grand-chose. UNE MISÈRE, annoncé comme le groupe Nuclear Blast à suivre en ce moment, propose un metal beatdown de bonne facture en live, mais qui ne transcende pas sur album. FALLUJAH a offert un set brouillon niveau son. Les morceaux sont un peu pénibles à écouter, et les poses du groupe sont insupportables. Partis après, on « manque » DARKEST HOUR, sans regret après avoir écouté quelques albums le lendemain.

SETLIST BLOODLET

Brainchild
Something Wicked
Shoot the Pig
Cherubim
CPAI-75
Whitney
Holy Rollin Homicide
Viper in Hand

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Rencontre avec ETRANGE, par Alexis Cro-Mags

Unanimement salué par la critique, le premier album éponyme d’ETRANGE, basé sur un concept alliant cosmos, vide interstellaire ou questions existentielles, s’est imposé comme une des sorties majeures du dernier trimestre de l’an 2019. Un entretien s’imposait afin d’en savoir plus sur cet épopée spatiale et musicale à deux têtes.

Vous venez de sortir votre premier album éponyme. La critique réservée à ce disque semble unanime et amplement justifiée, tant du côté de vos pairs que celui du public. En avez-vous été surpris, voire émus ?

Deadale : Nous sommes très agréablement surpris des retours sur l’album. En faisant notre truc dans notre coin, en DIY (Ndr : acronyme anglophone de « do it yourself », que l’on peut traduire par « faire par ses propres moyens »), nous nous sommes faits plaisir avant tout et ne nous attendions pas à de tels retours de la presse et du public, un peu partout dans le monde. Nous ne te cacherons pas que cela fait quelque chose de recevoir des mails d’encouragements ou de félicitations. Par exemple, deux peintres nous ont envoyé des photos de leurs œuvres que notre album a inspiré. C’est plus que touchant !

La musique développée par Etrange s’apparente à une pyramide aux bases de laquelle fourmille une quantité de détails et subtilités convergeant vers le sommet de votre édifice musical. De quelle manière parvenez-vous à élaborer cette unité artistique au milieu de ce magma d’idées fulgurantes ?

Deadale : Aucune idée !!! (rire) Bien évidemment, notre inspiration est à rechercher dans divers courants musicaux et visuels, mais je crois que nous recentrons tout cela pour atteindre notre objectif principal, à savoir, créer des mélodies. Nous ne cherchons pas à en mettre plein la vue ou à foutre des notes partout. Ce qui compte le plus, c’est que nos morceaux aient du sens, qu’ils soient plus ou moins progressifs mais coulent de source.

Velhon : Dès le début, il a été décidé que l’album serait un concept avec une histoire, un fil conducteur. Nous nous sommes donc efforcés de donner à chaque morceau son identité propre mais également de créer une unité en plaçant dans certains morceaux des petits rappels de riffs et de mélodies provenant d’autres morceaux, mais travaillés différemment. Cela permet à la musique finale d’avoir une conception logique du début à la fin.

Comment vous partagez-vous les rôles de la composition ?

Velhon : L’écriture se fait de concert. On s’échange d’abord par mail des riffs, des thèmes, des arrangements. Ensuite on voit ce qui vaut le coup, ce qui peut être amélioré. J’articule alors tout ça ensemble, en modifiant si besoin pour obtenir une cohérence sur les harmonies, les modes,… De fil en aiguille, les morceaux prennent ainsi forme, et une fois que tout est en place du début à la fin, on écoute en boucle pendant des semaines et on réajuste les détails. Sur ce premier disque la participation de chacun dans la composition varie grandement d’un morceau à l’autre. Par exemple, toute la première partie de « Exile » est majoritairement issue des idées de Deadale, tandis que la majorité de « Nebula » vient de mes idées. On travaille vraiment au feeling selon la disponibilité de chacun. Il peut arriver que pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, il n’y ait pas d’échange, et d’un coup l’un de nous envoie un mail avec une proposition de morceau quasiment complet !

Deadale :  J’ajouterai que, même s’il s’agit d’un projet instrumental, nous écrivons au préalable une histoire qui nous sert de base de travail. C’est l’ossature de l’album autour de laquelle devront s’articuler certaines ambiances ou émotions.

La composition musicale en groupe implique nécessairement des compromis. Avez-vous eu à faire face à des divergences substantielles pour qu’un de vous deux se sente dans l’obligation de faire des concessions ?

Deadale : Nous avons évidemment des méthodes de composition différentes liées à des parcours musicaux qui le sont tout autant. Mais nous avons surtout une base solide d’influences communes. Paradoxalement, je n’ai pas souvenir de divergences notables pendant la composition de l’album, lequel s’est construit presque instinctivement. Nous suivons la trame de l’histoire que nous avons en tête, chacun s’inspire des idées de l’autre et nous en discutons beaucoup par mail. On enregistre nos parties de notre côté et Velhon se charge de l’assemblage final. C’est essentiel pour conserver une cohésion d’ensemble.

Votre œuvre affiche un goût prononcé pour le septième art, de par sa grandiloquence et son approche « bande originale » . Quel impact le cinéma a-t-il sur vos vies et votre inspiration ?

Velhon : On a grandi avec les jeux vidéo et les films des années 80. J’ai été influencé par les musiques de John Williams, James Horner,… Mais je pense que ce sont les jeux video qui ont eu le plus d’impact sur ma musique. A cette époque, la technique était limitée au son 8-bit et les compositeurs ne pouvaient pas se contenter de miser sur les gros sons épiques et réalistes d’aujourd’hui. Ils faisaient un vrai travail d’écriture pour dégager des harmonies et mélodies aussi « catchy » qu’emblématiques.

Deadale : Tout à fait. J’ajoute que nous ne pouvons dissocier la musique de Etrange de l’image au sens large, tels que les films, dessins animés, illustrations ou jeux vidéos, des bandes originales de films, voire de la littérature de science-fiction. Cela serait trop long de lister les monuments SF qui nous ont inspirés mais notre concept tourne autour du thème spatial, du voyage vers l’inconnu, des grandes questions existentielles, la cosmologie, l’immensité, le vide… C’est fascinant car l’Univers est à la fois magnifique et inquiétant ! C’est une source intarissable d’inspiration. C’est pourquoi nous avons aussi fait appel à Stan W. Decker (Ndr : illustrateur de pochette d’albums, bien connu des aficionados de heavy metal ) pour illustrer ce que nous avions en tête. C’était très important à nos yeux d’avoir un visuel qui colle à notre univers. Le résultat est au-delà de nos espérances.

Ainsi que vous l’évoquiez à l’instant, l’univers développé par Etrange évolue autour de l’espace et du cosmos. Aviez-vous cette idée de thématique dès la création du groupe ou est-ce venu plus tard, au fur et à mesure que progressait l’élaboration de l’album ? 

Deadale : La thématique spatiale s’est imposée d’elle-même, comme une évidence. Nous avons monté le groupe à l’automne 2017 et dès les premiers jets de riffs, de sonorités de claviers, nous savions où cela nous conduirait.

Peut-on citer Liquid Tension Experiment, Jean-Michel Jarre, Emperor ou John Williams comme influences marquantes de votre parcours artistique, même si cela reste sans doute bien trop réducteur ?

Velhon : Carrément, J’adore tous ces artistes. Jordan Rudess m’a énormément influencé sur le plan des sons de lead. A un moment donné, nous avions cité Emperor comme influence, mais il n’y en a pas vraiment de trace dans notre premier album. On peut par contre entendre une influence Enslaved, Mayhem ou encore Thorns sur les plans black de « Nebula » par exemple. Les grands compositeurs de musique de film comme Williams ou Horner ont également laissé une petite emprunte dans notre écriture, mais comme tu le dis il y a beaucoup d’autres influences, comme la variété des années 60 qui trouve d’ailleurs écho également dans le rock japonais des années 90 et 2000. Et puis, difficile de ne pas mentionner les groupes de heavy prog’ tels que Symphony X, entre autres.

Deadale : C’est marrant car, niveau sonorité de claviers, j’aurais plutôt tendance à citer Kevin Moore (rire). Oui, bien évidemment, il est impossible de passer à côté des classiques Dream Theater et Liquid Tension Experiment. Mais j’étais déjà énormément influencé par la scène metal prog’ instrumentale en général à travers des groupes tels que Planet X, Cosmosquad, Gordian Knot, mes potes de PaRaLLaXe. Et puis le heavy et le thrash qui ont bercé mon adolescence. Sans parler de tout un tas de groupes et artistes que je vénère. C’est sans fin (rire)

Etrange est-il destiné à se produire sur scène ?

Deadale : Non, et ce pour plusieurs raisons : la distance, le fait que nous soyons un duo, lequel fonctionne parfaitement en studio mais dont les performances ne conviendraient pas sur scène. Si l’on ajoute à cela le travail et la vie de famille, cela devient impossible.  Etrange est avant tout un projet studio de passionnés et nous souhaitons consacrer ce qui nous reste de temps libre à la poursuite de cette aventure au travers du processus de création.

Quels sont les liens vous unissant tous les deux ? Que pensez-vous vous apporter mutuellement, tant humainement qu’artistiquement ?

Velhon : Je suis pote avec le frère de Deadale depuis le lycée, c’est comme ça qu’on s’est connus. On se voit peu car je vis à Bordeaux et lui à Paris. Tous nos échanges concernent la musique. On s’échange des groupes à écouter, du prog’ bien sûr, mais Deadale est un très gros fan de death metal technique. Quant à moi, je reste un gros fan de black metal, ce qui nous permet de nous enrichir mutuellement.

Deadale : Vel et moi nous connaissons depuis des années mais c’est le hasard qui nous a conduit à créer Etrange. Ce qui nous lie, c’est cette passion commune pour la musique. Ce qui nous grandit, c’est le fait de concrétiser ce projet qui nous tient à cœur. Avec Etrange, on se fait vraiment plaisir ! Et tout le reste, comme par exemple cet entretien avec toi, c’est la cerise sur le gâteau !

Quel serait le pire défaut de votre alter-ego ? A changer ou non d’ailleurs, pour l’écriture du second album…

Deadale : Honnêtement ? Je n’ai rien à reprocher à Velhon. C’est le couteau-suisse du groupe, un bourreau de travail, un excellent musicien, un ingénieur du son, un photographe, un graphiste, un informaticien… S’il sait faire la cuisine, c’est l’homme parfait ! (Rire)

Velhon : J’ai une bonne maîtrise de la cuisson des frites, c’est un bon début ! (rire)  Bien évidemment, rien à redouter de la part de Deadale pour l’acte 2 d’Etrange, notre duo fonctionnant aux petits oignons (rire) Nous créons la musique que nous souhaiterions entendre, et nous sommes avant tout notre premier public. C’est juste du plaisir pur.

L’album Etrange est toujours disponible à l’achat physique ou numérique via ce lien

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