Still Youth

Il aura fallu prendre la voiture et se rendre en Belgique pour, enfin, profiter d’un concert qui n’en est pas un tout à fait ordinaire. Vendredi 24 février 2017 est un jour particulier dans la vie d’un Pré comme le vôtre dans la mesure où il va perdre sa virginité. Comprenez par cette métaphore la puissance du moment à vivre pour un novice qui s’apprête à ressentir l’impensable. La toute-puissante seconde de l’orgasme, le point de non-retour, la rupture des repères. Tout un programme ! Aussi, lorsque l’un de ses fantasmes le plus inavouables et les plus ardus se faufila dans certaines villes d’Europe, déception se fit sentir sur les flancs broussailleux du Pré lorsque celui-ci, pris d’une soudaine angoisse, découvrit qu’aucune date de la tournée d’un des plus mythiques groupes de la scène hardcore mondiale n’était programmée en France. Stupeur et tremblements. Ronces de déception lacérèrent une nouvelle fois le Pré sur le front, mais la partie pouvait s’engager sur de bons rails en découvrant que le Muzikodroom de la petite ville belge de Hasselt accueillait YOUTH OF TODAY. Voilà. Les trois mots sont lâchés comme le chien fou en quoi le Pré s’est transformé, prenant le volant sans excès de vitesse. Le Together Fest, regroupant cinq combos parmi lesquels un représentant de la scène allemande (WOLF DOWN) au milieu de quatre formations américaines (VANISHING LIFE, TRASH TALK, AMERICAN NIGHTMARE et YOUTH OF TODAY), ne vient pas à nous, venons à lui !

Hélas pour lui et ses partenaires d’enclos roulant, le Pré a eu la très mauvaise idée de quitter la capitale de France un peu tard et s’est retrouvé pris au piège au milieu d’autres enclos lors de cette transhumance similaire à celle des grandes agglomérations françaises, les embouteillages. Enorme sueurs froides en voyant les aiguilles tourner dans la montre à gousset en pensant que WOLF DOWN montait sur scène tandis que l’évolution de la situation sous un insupportable concert de klaxons tendait les nerfs de chacune des brebis nettement moins farouche qu’en début de périple.  VANISHING LIFE transpirait de tous ses pores alors que le Pré tentait d’évacuer les siens (Ndr : de porcs) de sa route qui, désormais, voyait les roues en bois de la charrette couiner comme un sanglier, la truffe au vent et la langue baveuse sous le sirocco glacé du pays de la frite. Arrivée honteusement en fanfare et sans phares, l’accès à la salle (Ndr : bien sympathique du reste) se fait par le vestiaire et quelques marches à gravir. Une distro un peu désuète mais non négligeable trône au sein d’une de ces grandes pièces au milieu de laquelle il est possible de trouver du merchandising de chaque groupe (Ndr : mention spéciale à la demoiselle qui tenait le stand de YOUTH OF TODAY, pourvue d’arguments de poids en matière de vente et qui, à en croire mon voisin de périple, n’était pas placée là par hasard), ainsi que des fascicules, badges et autres drapeaux en faveur de la libération animale. Quelques bulles salvatrices commandées au bar, tandis qu’un Dj balance une sélection de titres hardcore old school mettant tout le monde en appétit, et nous voici dans le sanctuaire pour assister à la prestation de TRASH TALK. Ambiance curieuse. Sont sur scène quatre musiciens aussi atypiques les uns des autres. Un chanteur qu’on imagine tout droit sorti d’une formation comme D.R.I. qui bouge comme un damné, passe une partie du set dans le public (très clairsemé au-devant de la scène) tout en partageant le chant avec son bassiste qui lui est une pile électrique archi survoltée. Un batteur qui assure un set aussi énergique que spontané permet d’assister à un show inégal, probablement dû à un guitariste inscrit aux abonnés absents. Rarement il aura été donné de voir un musicien aussi peu concerné par ce qu’il fait, le bougre tournant le dos à l’assistance, toisant le public avec un dédain peu ragoutant, ne bougeant pas un seul de ses longs cheveux et regardant dans le vide durant toute la prestation. Difficile de se laisser embarquer dans une ambiance avec un bonnet de nuit pareil sous les yeux. Malgré toute la bonne volonté des autres musiciens qui font au mieux avec ce qu’ils ont dans le ventre, leur concert est vraiment gâché par ce guitariste qui s’assoit même sur le rebord de la scène pendant que son chanteur s’évertue à solliciter une audience qui tente malgré tout de jouer le jeu lorsqu’il s’agit de le suivre dans ses errances, comme lorsqu’il essaye de grimper sur les hauteurs de la salle et explose un néon qui lui coupe la main. Fin de parcours pour un groupe qui ne démérite pas, en grande partie grâce à son chanteur et son explosif bassiste, mais qui se retrouve plombé par ce boulet à six cordes.

Nouvelle pause H2O-bullée avant le show d’AMERICAN NIGHTMARE, qui va remettre les pendules à l’heure même si la prestation des Américains n’est pas non plus au sommet. Le son s’est bonifié avec leur arrivé et les petites torpilles que sont « I’ve Shared Your Lips So Now They Sicken Me » ou « Please Die ! », très à l’ancienne, sont autant de gifles assénées par un groupe qui ne démérite pas. Cependant quelque chose cloche. Quasiment aucune communication entre le chanteur Wesley Eisold et le public qui, décidemment, reste bien en retrait, laissant quelques fans mouliner devant lui sans avoir l’air de s’en préoccuper. Caché derrière une longue mèche de cheveux et concentré sur son micro, arc-bouté la plupart du temps, Eisold peine à rassembler la foule. Incroyable sensation quand on écoute la musique du combo qui parfois n’est pas sans rappeler celle d’un SICK OF IT ALL avec des vocaux plus au bord de la rupture lorsque ceux du père Koller sont d’une maîtrise absolue. Le reste du groupe est énergique juste ce qu’il faut mais les passages plus nuancés de leur musique (pourtant fort réussis) semblent avoir du mal à faire décoller l’ambiance. Un avis mitigé mais pas négatif du tout. A revoir…

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.

L’impatience guette votre serviteur à l’heure où Sammy Siegler, Walter Schreifels, Ray Cappo et John Porcell s’apprêtent à prendre la scène d’assaut. Puisque la confidence est de rigueur au cours de ce report, sachez, ami(e)s lecteurs (rices), que ces quatre garçons sont, pour partie, ce pourquoi j’en suis là aujourd’hui. Oui, le « je » me parait obligatoire pour exprimer mon ressenti profond, mes émotions les plus intimes, les plus douloureuses ou frissonnantes. Ainsi, je me recroqueville toujours un peu derrière ce patronyme de « Pré » qui me permet de m’en sortir par une pirouette ou un oxymore pour plus de facilité, surtout lorsque celle-ci s’apparente à un paravent désolant de fuite en avant. Cependant, et après plusieurs jours de réflexion, il m’apparaît nécessaire et salutaire de me présenter tout seul dans mon slip face au lecteur pour évoquer mon premier (Ndr : et probablement dernier ?) concert de YOUTH OF TODAY. Ce groupe représente tellement à mes yeux. Pas seulement en terme de musique, mais aussi et surtout en terme d’authenticité et d’intégrité. Découvert en 1987, cela fait donc 30 ans que j’attends ce moment de sauvagerie contrôlée. Cette vague de groupe de hardcore des années 80 tels que GORILLA BISCUITS, BOLD, CHAIN OF STRENGHT ou JUDGE ont laissé une trace au fer rouge dans mon cerveau. SICK OF IT ALL, SLAPSHOT, UNIFORM CHOICE et CRO MAGS m’ont explosé l’inconscient aussi bien-sûr, mais YOUTH OF TODAY a toujours occupé une place à part dans mon cœur et ma tête. Ils sont mon sceau, ma marque, ma ligne de flottaison. Le mètre étalon d’une musique que je vénère depuis toujours. L’énergie dégagée sur disque, les riffs ultra puissants de Porcell couplés à la basse saccadée de Schreifels (que l’on retrouvera plus tard au sein des excellents QUICKSAND) m’ont vrillé la tête à tout jamais. Sans parler de cette patte folle de Siegler et des vocaux indescriptibles de Cappo. Indépendamment des prises de positions spirituelles de deux de ses membres qui ont parfois pu surprendre leurs auditeurs, les changeant en détracteurs (Ndr : dont je ne fais assurément pas partie), il serait malhonnête de ne pas reconnaître la toute-puissance de l’influence de ce groupe unique sur l’ensemble de la scène hardcore. Qui n’a pas un jour levé son index en l’air en hurlant « Wake Up And Live » ou « Take A Stand » ? Qui n’a pas rêvé devant les photos du groupe sur scène face à ce ce pit déchainé comme nulle part ailleurs, voyant vingt-cinq slameurs se jeter en même temps dans une marée humaine incompressible, au-delà du raisonnable, faite de bouts de bras levés, de pieds pris au piège entre deux têtes ? Groupe unique, albums majeurs, morceaux d’anthologie et un clip, « No More » extrait du fabuleux We’re Not In This Alone (1989), qui deviendra culte et garant d’une certaine idée du végétarisme, ont achevé ma formation ou plutôt la reformation de mon cerveau musicalement mal éduqué. Tout devenait possible dans ma tête. Il était possible de faire de la musique rapide, nerveuse, racée et pas toujours en place mais ce n’était pas grave. Telle n’était pas la question. Le propos se situait bien au-dessus de ce genre de considérations. Cette musique, le hardcore d’une manière générale et YOUTH OF TODAY en particulier, me démontrait chaque jour un peu plus que la seule chose qui m’était indispensable était d’être honnête, intègre, empathique et dévoué envers les autres, qu’elle qu’en soit leurs origines ethniques, religieuses ou morales. L’individu par-delà toutes ses sensibilités se devait de prendre le pas sur toute autre forme de considération. Peu importe d’où tu viens, qui tu es, ce que tu fais, qui tu pries et si tu pries. Sois le bienvenu parmi nous. Tu es notre égal, sans aucune distinction. Pas de star system, pas d’idole mais des hommes et des femmes de bonne volonté. « One Family », si vous voyez où je veux en venir ! Alors comprenez bien, chers amis, ce que ce concert peut représenter pour moi. Un graal, un aboutissement, la fin de quelque chose. Mais qu’y a-t-il alors après cette fin ?

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.

21h20, les lumières s’éteignent et l’entrée en scène de mes héros n’est pas celle que j’espérais au fond de moi. Les musiciens arrivent les uns à la suite des autres, empoignent leur instrument et attendent que Ray Cappo ne hurle le « We’re Baaack » historique à l’entame de « Flame Still Burns ». Mais la montée d’adrénaline tant espérée n’a pas lieu, la faute sans doute à une absence de pression strangulatoire entre l’arrivée des musiciens et le premier titre. Du coup, le show démarrant, je peine à prendre la mesure de mes émotions qui sont à ce moment mélangées. Excitation, incrédulité, frustration…Impossible à définir, mais je suis là, devant eux, et plus rien ne compte.  « Take A Stand » est enchaîné avec une rage non feinte suivi de près par « Positive Outlook ». L’ami Porcell trime pour être carré non seulement avec le rythme de Sammy mais aussi avec ses propres doigts. Il faut dire que le bougre s’en donne à cœur joie pour sauter et bouger derrière son t-shirt Krsna Reigns Supreme. Walter Schreifels, sous la capuche de son sweat GORILLA BISCUITS et ses cheveux de plus en plus longs, saute comme un fou et fait de ce début de show un marathon dont lui seul semble posséder le drapeau à damier. « Make A Change », « Put It Aside », je suis sous le choc.

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.

Cependant, un sentiment étrange se mêle à l’excitation qui est mienne. De la déception ? Un peu. De l’incrédulité ? Sans doute. Certes la musique est indéniablement intense, mais les discours à rallonge de Ray Cappo entre les titres, s’ils sont pour la plupart dotés de bon sens et d’intérêt, s’avèrent de véritables hachoirs au cours de ce show qui perd en homogénéité et en intensité. D’autant que dès le début du concert au cours duquel un spectateur qui se voulait participatif au micro en faisant un frotti frotta à peine tendu avec le chanteur, ce dernier se trouve bousculé ce qui entrainera dès la fin du titre un speech précisant trois règles à suivre (!), dont celle-ci : « Don’t touch the singer ». Wow ! Comment interpréter ceci ? Ray Cappo aurait-il pris une ration supplémentaire d’autolâtrie ou bien est-il tombé dans la marmite étant petit ? Etrange réaction d’autant plus malheureuse que le public ne saura plus trop quoi faire dès cette entame de set, hésitant entre séance de stage diving habituelle et bras croisés. Un public qui, par ailleurs, a pris de l’âge. Comme moi…Je ne m’en étais pas rendu compte mais une écrasante majorité de l’audience a mon âge, voire plus. Il était donc évident que les images fantasmées depuis trente ans sur les pochettes de disque et les images de concerts survoltées vues sur internet ajoutaient encore un peu plus à mon mirage auditif et visuel. Dommage car vocalement, Cappo est très en voix ce soir. Lui qui d’habitude est essoufflé dès le troisième titre et abdique plus souvent qu’à son tour en mangeant les mots et en zappant tout ou partie des couplets, fait montre d’une précision assez bluffante et d’un volontarisme affiché.

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.

La setlist est superbe comme en témoigne ce « No More » sublime avec son intro rallongée qui (enfin !) fait monter la pression, « Thinking Straight » aussi inespéré que radical ou l’hymne « Youth Crew » repris en chœur par le public. « Can’t Close My Eyes », « Slow Down » ou « Standing Hard » (joué deux fois de suite) en donnent au public pour son argent mais toujours ces discours du chanteur qui grippent l’emballement de la machine. Là encore, Walter, Porcell et Sammy restent immobiles, les mains sur leur instrument, comme figés par le discours de leur emblématique chanteur. Pour ne pas en manquer une miette, pour ainsi dire. Le public est muet durant les interventions parlées, cependant que l’on entend un brouhaha en fond de salle qui laisse deviner que tous les spectateurs ne sont pas straight edge. La fin est apocalyptique avec deux incursions sur trois dans l’EP de 1990, « Envy » et « Disengage » (Ndr : Ils auraient pu pousser jusqu’à « Modern Love Story » !), le fédérateur « One Family », l’antédiluvien et jouissif « Together » et un « Break Down the Wall » fort à propos par les temps qui courent. Et puis l’impensable se produit. Ray Cappo s’en va aussitôt la dernière note de cette ultime chanson envolée. Un simple « Thank you, goodnight ! » et sa seigneurie lâche le micro, s’en retournant à ses préoccupations (sans doute très importantes) tandis que les autres membres se montrent disponibles, attentifs, prenant le temps de discuter avec les membres du public qui les sollicitent. Quelle déception de voir l’un de mes héros tenir un discours d’unité, de partage, de respect et d’équité, snober son public à ce point, donnant l’impression d’être un peu perché dans un milieu qui n’a pas besoin de ce genre de comportement stérile…Drôle de bonhomme. Des discours à rallonge, des poses de yoga (fort bien exécutées) pendant les chansons, départ abrupte et sans émotion… Quand les événements se succèdent dans un ordre étrange et dérangeant.

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.

Voilà, c’est déjà fini. Je ne sais pas trop quoi en penser en restant hébété devant la scène. Un salut amical avec Sammy Siegler qui avait valeur symbolique à mes yeux et dans ses conditions un peu particulières parachève ce périple en Belgique. Je viens de vivre un de mes fantasmes les plus secrets et j’ai un doute sur l’efficacité de l’expérience. La question en fin de paragraphe précédent était de savoir ce qu’il y avait après cette fin. Je suis maintenant en mesure d’affirmer qu’au bout du bout de la fin, il y a un autre bout qui se profile au loin avec une autre fin d’une autre forme. Et qu’il s’agit de prendre le bon chemin afin d’y parvenir entouré des bonnes personnes, comme je le fus moi-même en Belgique un certain soir de février 2017. C’est bien là l’essence de ce pourquoi nous sommes là. Calme, sérénité, passion, amour et amitié sont les maitres mots. Et de la patience car aucune foucade ne serait tolérée…

Crédit photo : Sylvain S.O.T.T.
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