Rencontre avec SLIM PAUL, Paris le 12 avril 2018

 

A quelques heures d’un show magistral donné sur la scène du Hasard Ludique à Paris, dont le report en toujours en ligne, SLIM PAUL s’est confié sur son parcours, ses ressentis et son amour de la musique. Un artiste touchant, passionné et passionnant.

C’est toujours une sensation unique que d’assister à l’émergence d’un grand artiste. Certes, Slim Paul n’est pas un nouveau-né de la scène musicale hexagonale, convenons-en. Le bluesman a longtemps trimbalé sa guitare dobro au sein de son ancienne formation, SCARECROW, habile orchestre proposant un audacieux amalgame de hip hop et de blues. Toutefois, Paul semble être un homme en perpétuelle remise en question, un caméléon de la six-cordes. Jetez-le par la porte du hip hop, il passera par la fenêtre de l’acoustique. Avancez-lui un nombre incalculable d’arguments faisant valoir que le blues n’est pas une musique parmi les plus populaires dans le pays, Slim Paul acquiessera mais parviendra à vous convaincre dans le quart d’heure suivant, non sans un certain panache mêlé d’humilité, qu’il vous faudra désormais compter sur lui. Un garçon attachant, sincère et drôle, que le succès de son ancien groupe, celui grâce auquel il parvenu à se faire un nom en solo, n’a en rien changé l’état d’esprit, bien au contraire : « Je ne me sentais pas prisonnier de SCARECROW. J’avais la place que je me suis donnée, que nous nous sommes tous données du reste.  Ce groupe, c’est dix ans de ma vie quand-même, cela représente quelque chose d’important. J’avais déjà sorti quelques EP en solitaire en parallèle avec SCARECROW, bien que le groupe restait mon projet principal à l’époque. Mais je sentais au fond de moi que je souhaitais porter ce projet solo à un niveau supérieur. Au niveau de SCARECROW en fait. Du coup, il était évident que je ne pouvais pas mener de front les deux projets avec une telle intensité. Ce projet solo s’inscrit de fait dans la suite logique de mon parcours musical ».  Après avoir passé dix ans au sein d’un collectif, Paul a pris le parti de se produire en trio, un format très épuré – les excellents Manu Panier (basse) et Jamo (batterie) accompagnent délicieusement l’artiste. Slim Paul nous explique ce choix : « Trois me paraît être un très bon chiffre. C’est un peu comme un triangle. Au sein de SCARECROW, il y avait surtout deux binômes, à savoir Antibiotik et moi d’un côté – lui qui représentait le hip hop, moi-même représentant le blues – et le ciment basse/batterie de l’autre. Là nous sommes plus dans la formule power trio guitare – basse – batterie qui sans doute amène plus de chaleur et d’intimité. Cela m’évoque davantage mes influences propres. J’ai toujours rêvé par exemple devant le Jimi Hendrix Experience. Ce qui n’empêcherait pas du tout à l’avenir de voir le trio évoluer en s’étoffant de nouvelles sonorités. J’entends déjà des choses, des claviers par exemple. Je ne m’empêche absolument rien en matière d’évolution. Mais pour l’heure, il n’était pas question de faire dans la démonstration. Je souhaitais juste appuyer sur tous les morceaux en gardant comme fil conducteur le groove. A mes yeux, le meilleur moyen de faire groover un morceau reste le tandem basse – batterie ». Et pour mettre des mots sur ce groove endiablé, Slim Paul a choisi de s’exprimer en anglais. Un choix qui ne date pas d’hier : « L’anglais est la langue qui m’a bercé musicalement. J’ai écouté de la musique afro-américaine toute ma vie. Lorsque j’ai ressenti le besoin et l’envie d’écrire des chansons, c’est venu presque naturellement. Cela dit, c’est vrai qu’au début ça semblait être la posture de l’artiste qui cherche sa place, sa manière d’écrire, de communiquer. Puis petit à petit, c’est devenu naturel de poser ce que j’avais dans la tête en anglais. J’irai même jusqu’à dire que le fait de penser passe par l’anglais, même s’il m’arrive encore de faire des fautes. Je n’ai aucun problème à l’avouer. Le truc, c’est que ça me plait en fait. Pour la musique que je pratique, je trouve que cela colle beaucoup mieux. Il y a là une forme d’authenticité ». L’album « Dead Already » (Red Line/PIAS), sorti le 13 avril dernier, reçoit un accueil des plus enthousiastes. Slim Paul, avec toute l’humilité qui le caractérise, n’en tire pas toutes les louanges à lui, préférant rendre hommage à celles et ceux qui l’accompagnent, croient en lui, de près ou de loin : « Je suis ravi ! J’ai une belle et bonne équipe derrière moi. Je ressens beaucoup de confiance et de bienveillance dans tout ce que j’entreprends. On m’a laissé une grande liberté dans tout ce que je voulais faire. Cet énorme travail commence à faire des petits, j’en suis très heureux. D’autant que nous sommes en France. Lorsque tu vois les Victoires de la musique, pas seulement celles de cette année, et l’ensemble de la scène musicale française, tu te doutes bien que ce genre de musique et de langage n’est pas ce qui ressort en premier ». Justement interrogé sur l’évolution de la musique dans l’Hexagone et sa propre place au sein de celle-ci, Paul nous donne son avis : « On entend beaucoup de rap à l’heure actuelle. Venant d’un groupe de hip hop, je m’en réjouis. Cela dit, sans doute les gens ont-ils besoin de trouver une certaine fraîcheur, un peu de nouveauté. Toi qui a écouté l’album (Ndr : l’entrevue se déroule la veille de la sortie nationale de « Dead Already »), tu as pu te rendre compte que ce n’est pas du blues traditionnel. On y trouve du beatbox, du funk ou encore des influences africaines. Sans doute cette musique apporte-t-elle un petit quelque chose supplémentaire. Je ne sais pas. Qui suis-je pour décider si c’est novateur ou non ? » Sage, humble et tellement humain, Paul redouble d’enthousiasme lorsqu’il est évoqué l’école de la rue dans laquelle il a joué de nombreuses fois à ses débuts : « C’est la meilleure école qui existe ! », lâche-t-il avec un grand sourire. Il poursuit : « Lorsque tu joues sur les marchés par exemple, tu te dois d’aller chercher le public. Lui n’est pas là pour te voir, toi et tes potes. Il est là pour faire ses emplettes. Si le public s’arrête quelques instants pour t’écouter, c’est que tu as réussi quelque chose. C’est bien différent d’un concert où le public se déplace pour te voir. Il a payé une place, la démarche en est différente. Là il s’agit de faire venir à toi des gens qui ne sont à priori pas là pour ça. C’est un sacré boulot et une très bonne école. Surtout quand tu es chanteur ! (sourire) Dans ces cas-là, tu te dis que tu ne chantes pas assez fort, qu’il va falloir faire mieux. Il faut que tu chantes pour le mec qui est tout là-bas quoi ! (rires) C’est le meilleur conseil que je pourrais donner à des musiciens, qu’ils soient débutants ou chevronnés. C’est une démarche qui te ramène à quelque chose de très vrai, de très direct avec le public. Il n’y a pas de triche. »

Slim Paul est un homme conscient, pétri d’émotions, communicant ses failles et ses faiblesses mais aussi ses colères au travers de sa riche musique. Après un silence réfléchi, l’homme gronde aussitôt ce sujet abordé : « Ce qui me rend en colère, c’est ce qu’il se passe sous nos yeux, dans notre pays. Quand je vois tous ces mecs au Gouvernement qui ont les solutions, qui voient que le pays est en train de partir en vrille, que les gens ont de moins en moins de thune pour s’acheter à manger, que les loyers sont de plus en plus chers, que la planète est de plus en plus polluée… Ces mecs-là ont les solutions ! En France, on parle beaucoup de politique sous toutes ses formes. Mais moi, ça me pète les couilles ! L’important n’est pas là. Ce qui compte, c’est de savoir qui a les bonnes idées pour régler les problèmes du quotidien. Là nous sommes arrivés à un point qui devient dramatique en France. Lorsque tu vois qu’un député bénéficie d’avantages toute sa vie de par sa fonction, des chauffeurs et des retraites assurées, que ce même député vient te dire qu’il faut faire des sacrifices et se serrer la ceinture… Toutes ces inégalités se creusent un peu plus. Mais je vais te dire ce qui me rend encore plus en colère. Ce sont les élections, cette espèce de jeu auquel on nous fait croire qu’on participe à quelque chose alors qu’on ne participe à rien du tout !  On est face à des publicitaires. Les mecs se vendent comme du papier-cul. C’est celui qui a le plus de temps de parole qui sera élu, celui qui parlera le plus fort qui aura toutes ses chances, avec les mieux placés autour de lui, à des postes clés. Il n’y a qu’à regarder le Président actuel : un banquier quoi ! On a élu un mec complètement déconnecté de la réalité. De nous. » Cet artiste respire la franchise, l’honnêteté et le travail acharné. Paul a fait montre d’une abnégation dont on perçoit qu’elle n’est pas vaine, même s’il semble bien trop modeste pour la revendiquer en tant que telle : « Je ne parlerai pas de d’abnégation ou de sacrifice s’agissant de ce projet. J’y ai mis tout mon cœur. J’ai envie de jouer donc je mets toutes les billes de mon côté. Je me lève, je pense à mon projet. C’est mon nom propre sur l’affiche et plus seulement celui d’un groupe. Je suis donc touché à 360° par tous les pans de cette belle histoire, que ce soit sur le plan musical, que ce soit la communication ou autre. » Lorsqu’on l’interroge sur l’essence même du blues, Slim Paul se veut nettement moins caricatural, bien plus nuancé, préférant remettre les pendules à l’heure avec conviction : « La douleur est un peu un poncif, une idée reçue un peu fausse associée au blues. C’est un mot qui peut vouloir dire le cafard. Tu sais, le but du blues est quand-même de partager du bon temps avec de la musique, des femmes et de l’alcool. C’est la musique du diable le samedi soir. Il y a quelque chose de très festif,  tout comme le hip hop d’ailleurs. Le hip hop est né d’une certaine frustration de ne rien avoir à faire dans les ghettos, d’éviter de faire n’importe quoi avec les copains pour finir éventuellement en prison. Ou de prendre de la drogue. Pour moi, la démarche du blues est assez similaire à celle du hip hop. Pour en revenir à la douleur, elle n’est réelle que lorsqu’elle est associée à la famille. Il n’y rien de grave dans ce monde à part lorsque cela touche tes proches, à l’humain d’une manière générale. On peut guérir de tout. » Un homme positif et réfléchi, humainement profond qui peut s’avérer aussi tendre que révolté. Un homme entier. Voyant le temps  imparti pour cette rencontre filé comme le sable entre les doigts, décision est prise de soumettre à Slim Paul quelques noms d’artistes de blues afin d’en connaitre l’éventuelle influence que ceux-ci ont pu avoir sur son parcours artistique. « J’aime beaucoup Elmore James ! (sourire) C’est un excellent slide guitariste qui m’influence de par son jeu de slide justement mais aussi au niveau du grain. Il est une transition évidente entre un delta blues et un blues électrique Chicago. Ceci dit, je mets Elmore James dans une case vraiment à part. Son jeu de slide est vraiment unique. » Slim Paul avoue ne s’être jamais vraiment approché de la scène blues française. Cependant, lorsqu’on lui soumet quelques noms parmi lesquels celui de Patrick Verbeke, Paul s’enthousiasme : « Patrick Verbeke, c’est une sacrée voix ! (sourire) Il fait partie des exceptions. Cette gouaille, cette voix… » Après quelques artistes plus ou moins évidents – et surtout parce que la montre nous indique qu’il ne reste que quelques instants d’entretien – les yeux de Paul s’illumine d’un coup d’un seul à l’évocation d’Elizabeth Cotten : « Absolument ! J’adore Elizabeth Cotten. C’est une artiste qui me touche énormément. Je me vois bien, assis aux pieds de son rocking-chair, à l’écouter jouer pendant des heures. (sourire) Son jeu de guitare, c’était fou ! Guitare inversée, cordes inversées, les basses sont en bas… J’adore le morceau « Washington Blues » que j’avais essayé de bosser ;  une sorte de ragtime, de blues majeur mélodique. C’est très viral et ça me fait énormément de bien d’écouter ça. » Autre artiste incontournable, Stevie Ray Vaughan : « Un des meilleurs guitaristes de l’histoire ! Il n’a pas changé tant de choses que ça selon moi. Il était un immense fan de Hendrix. Il disait qu’il rêvait de lui et qu’il lui montrait de nouveaux accords pour jouer le blues. Il était un peu perché ! (rires) Mais Stevie ne pensait que guitare, il jouait tout le temps. Il ne vivait que pour la musique. On sentait qu’il était totalement habité par ça. Ceci dit, même s’il était un guitariste exceptionnel, on oublie bien trop vite sa voix. C’était un immense chanteur ». Difficile de terminer cette rencontre sans évoquer in extremis Ben Harper : « Une de mes influences principales ! Mon professeur de guitare. Il ne le sait pas mais c’est lui qui m’a appris à jouer de la guitare et à chanter en même temps ». Robert Johnson ? « Le papa ! A mes yeux, le meilleur bluesman de tous les temps ». Ultime question à Slim Paul : est-il un homme heureux ? « Je suis très heureux ! Le bonheur, c’est maintenant. Dons là, tout de suite, je suis très heureux. On verra demain ! (rires) »

 « Dead Already » (Red Line/PIAS) déjà disponible

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