NTM est encore là, tout le monde est d’ACCOR !

On a tous quelque chose en nous de SUPREME NTM

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Extrait de l’affiche des concerts des 8, 9 et 10 mars 2018

Peut-on être et avoir été ? Et surtout pour quel avenir ? A l’heure où les spéculations vont bon train quant à la possible publication de nouveau matériel en provenance du SUPREME, le Tout-Paris s’est empressé d’emboiter le pas des (déjà) suiveurs de 1995. NTM a investi l’AccorHotels Arena trois soirs d’affilée pour démontrer à qui souhaitait l’entendre que le « real hip-hop » en France c’est lui et – presque – aucun autre, la scène demeurant 35 ans après les débuts du mouvement dans l’Hexagone, son terrain de jeu favori. A l’instar de TRUST, la formation originaire de Saint-Denis (93) joue avec les nerfs de son public à grands coups de disputes, de retrouvailles, de vannes, de désespérances discographiques en incandescences scéniques mais toujours emmitouflée de cet aura quasi mystique dont peu d’artistes français peuvent s’enorgueillir, a fortiori dans le hip-hop duquel aucun autre n’inspire autant de crainte que d’admiration. Il est à peine croyable de constater, à travers le regard d’un public en liesse, la joyeuse lueur qui émane de ses yeux témoignant du frisson parcourant l’échine qu’engendre la présence sur les planches de Kool Shen et Joeystarr. La musique des lascars parcourt les décennies comme un jaguar poursuivant sa proie, avec sagesse et détermination, témoin intemporel d’une époque hélas révolue se transmettant désormais de générations en générations. Oui il y en avait de la génération pour cette grande première jeudi 8 mars en face du Ministère de l’Economie et des Finances. De la vieille, de la jeune, de la grande ou de la petite. A présent, on se déplace voir NTM en famille, un peu comme on va voir LES INSUS, METALLICA ou AC/DC. Grâce à quoi, la faute à qui ? Nul ne sait vraiment mais le résultat est là. SUPREME NTM est une institution, une loi, un sacerdoce. Tout n’était pourtant pas si facile au départ, le groupe faisant face à l’incompréhension globale d’une France mitterandienne bien tiédasse, « Châteauvallon »-née  par « Dallas », Cookie Dingler ou Collaro, à grand renfort d’épaulettes surdimensionnées et de SIDA cocaïné jusqu’aux yeux. A force de conquête facile et d’abnégation faussement décontractée, JoeystarrKool Shen et le posse du grand nord ont labouré le terrain aussi profondément que la mémoire du peuple après en avoir défriché les racines, imposant à la masse et sans relâche leur substrat musical – improbable mélange de KRS-ONE, BERURIER NOIR, TRUST, PUBLIC ENEMY, Miriam « Mama Afrika » Makeba ou bien encore Ethel Beatty – comme autant de bombes de peinture sur une rame de la ligne 13. Alors voilà, on est encore là ! Prêts à foutre le souk avec eux pendant deux heures, en priant dame nostalgie de rester au rencard de nos souvenirs pour vivre l’instant présent et rien d’autre.

NTM et Dätcha Mandala, premiers noms du prochain festival ODP à Talence (33)
CREDIT PHOTO MATHIEU ZAZZO / PASCO

Ambiance étrangement calme tandis que les lumières de la salle sont maintenues en mode « ON », pendant que la sono balance du « Jump Around » à qui en voudra. A croire que la foule surcompressée dans une arena coupée  en « deux tiers / un tiers »  par de scandaleuses crash barrières – permettant de fabriquer une catégorie supplémentaire sous couvert de sécurité, mais je m’égare sans doute – ne réalise pas bien l’ampleur de l’événement que s’apprête à vivre l’endroit dans quelques instants. En témoigne le peu de merchandising affiché par le public dont par exemple les doigts d’honneur géants floqués du nom du SUPREME ne sont pas des plus visibles dans l’assemblée. Le pop-up store ouvert dans le Marais pour l’occasion n’a semble-t-il  trouvé d’autre écho que celui de la montagne. Bien-sûr l’on pourra arguer qu’il s’agissait là de produits collector, donc rares par définition. Dont acte. Jetons tout de même un voile pudique sur ces considérations purement mercantiles et recentrons notre attention sur la seule chose qui compte : la musique ! Le noir se fait, la tension monte et les trois énormes lettres du groupe se forment subrepticement face au public qui désormais donne de la voix.  Surplombant les deux DJ’s installés sur chacun des deux chiffres  bien connus du code postal de la Seine-Saint-Denis, l’écran géant fait monter la fièvre, les archives sonores de Joeystarr et Kool Shen se chargeant désormais de ramasser les miettes des tympans. L’arrivée par le sous-sol des deux compères au moyen d’une plateforme hydraulique parachève cette entrée en scène de laquelle la sono crache maintenant des infra basses à faire vibrer les vêtements. Le son pour ce premier quart d’heure est assez délicat dans le public mais aussi sur scène semble-t-il. Joeystarr qu’on peine à entendre en façade semble souffrir du même problème dans ses retours, faisant signe à plusieurs reprises au technicien d’inverser la donne au plus vite. Pour qui connait un peu NTM, il a toujours été entendu dire par le groupe qu’il n’y avait pas meilleur titre pour ouvrir un show que « Seine Saint-Denis style ». Comme un pied de nez à ses détracteurs et probablement afin d’appuyer davantage les salutations taquines de Joey, c’est au son de « On est encore là » que déboule Nikomouk avec l’envie d’en découdre et de bien faire. Trop sans doute, l’enchaînement direct avec « Qu’est-ce qu’on attend » s’avèrera quelque peu périlleux. Profitant à l’issue de celui-ci d’une acclamation bien méritée après toutes ces années d’absence, Bruno et Didier sollicitent déjà la foule, prennent le temps de profiter… et de souffler aussi un peu. Derrière des lunettes fumées, les yeux de Joey trahissent un peu les longues heures d’attente avant la délivrance scénique. Sans doute le paie-t-il un peu en ce début de show qui le voit déjà transpirer à grosses gouttes tandis que Shen, d’une étonnante sobriété vestimentaire – jean/tee shirt – pour qui se souvient de lui en street wear, enchaîne les bouteilles d’eau 50cl à une allure relativement soutenue.

CREDIT PHOTO AFP/JOEL SAGET

Étrange agencement des titres puisque les torpilles que sont « Pass pass le oinj », « C’est clair » et le magnifique « Tout n’est pas si facile » déjà sont désamorcées. Comme si NTM souhaitait asseoir tout le monde d’entrée de jeu, lui qui n’a vraiment pas besoin de cela pour s’y affairer. Certes les deux hommes ont passé la cinquantaine, forcément cela va moins vite sur scène mais l’alchimie reste inchangée entre eux, quand-bien même on les sent moins tactiles que jadis. Toujours est-il que l’arrivée presque sur la pointe des pieds de Big Red suivi assez vite par Daddy Mory (RAGGASONIC) fait office de renfort bienvenu. Un point sur la scène s’impose. Les rampes de lumières et autres effets de mapping sont parfaitement réussis – mention spéciale au tunnel de métro durant « Paris sous les bombes », de même que ce bleu électrique soutenant les titres de l’album éponyme de 1998 – mais quelque chose interpelle. NTM vit avec son temps, on l’aura bien compris. Cependant, lui qui n’avait jadis besoin que du strict minimum  pour mettre une déculottée aux plus grands se retrouve aujourd’hui dans une position qu’il décriait lui-même il n’y a pas si longtemps encore, s’agissant des rappeurs actuels et de leur ambition scénique démesurée.  Kool Shen et Joeystarr faisant leur entrée en scène de la même manière que Jay-Z et Kanye West, est-ce vraiment nécessaire ? Tous ces effets visuels ressemblant à autant d’artifices servent-ils effectivement la prestation ? NTM n’a besoin d’aucun artifice pour demeurer ce qu’il a toujours été et ce qu’il se doit de rester. Cette spécificité non pas française, mais « NTM-ienne » qui lui est propre. Le chromosome NTM n’a pas besoin de se recycler. Il est unique et son noyau dur se suffit à lui-même. «NTM n’est pas une bande, pas un gang, pas une secte ». On ne peut plus véridique. Ces trois lettres ne sont pas uniquement celles d’un groupe de rap hexagonal lambda. Elles sont probablement l’un des vecteurs musicaux français les plus excitants de l’après-guerre. De ceux dont on parlera encore dans 50 ans avec la nostalgie d’une époque révolue. Cette foutue nostalgie dont on espérait ne pas voir la trogne en début de show mais que le groupe a tôt fait de rappeler à notre bon souvenir. Ce constat d’urgence dont parle Joeystarr dans presque toutes ses interviews, celui-là même qui suppose d’être bien ancré dans la réalité… Putain c’est loin tout ça, c’est loin.  Il y a quelque chose de gênant dans cette laborieuse litanie de clichés hip-hop. A croire qu’une liste a été rédigée au préalable comportant tout ce qu’il est convenu de présenter au public pour tenter d’être plus authentique que l’Authentik. Des breakers ? Check ! Des danseuses lascives (assez vulgaires il faut bien le reconnaître) ? Check ! Une battle de DJ’s ? Check ! Une serviette blanche agitée façon 50 Cents par Kossity ? Check ! La liste non exhaustive des clichés enfilés comme des perles est longue comme le bras. Regrettable de voir notre NTM à nous qu’on a, verser dans la facilité, lui qui a toujours mis un point d’honneur à être plutôt que paraître. Mais attention hein ! Tout cela reste d’un niveau tellement supérieur que c’en est déloyal pour les potentiels pré-pubères qui prendraient un micro comme les nomme sous forme de boutade le Jaguar à l’adresse des porteurs de Smartphones qui en oublient de regarder le concert – lui qui est un accroc revendiqué à Twitter, la situation n’en est que plus cocasse. Même si la performance physique est moins spectaculaire que jadis – mais pas moins percutante – et les deux lascars nettement moins tactiles que par le passé, difficile de prendre en défaut la prestation de NTM malgré quelques moments de flottement entre certains titres à mettre sans doute sur le compte de ce tour de chauffe qui demande encore quelques réglages bien naturels. Rappelons une nouvelle fois qu’il s’agit là de la première véritable prestation scénique du groupe depuis 8 ans et un certain Parc des Princes. Ainsi les (très) bons moments – « Laisse pas traîner ton fils » sublimé par l’arrivée de quatre choristes, le virulent « Popopop » ou l’exceptionnel et déjà cité « Tout n’est pas si facile » – côtoient les moments moins savoureux comme ces incartades dans les projets respectifs de Joeystarr et Kool Sheen permettant à l’un puis l’autre de reprendre un peu de forces backstage, ou ce « Ma Benz » agrémenté de danseuses courtement vêtues autour d’une barre de pole dance. Dégage putain de nostalgie, on ne veut pas te voir ! Tu n’appartiens pas au champ lexical du SUPREME normalement… ! Autre point discutable pour prolonger le propos, comment NTM peut-il faire l’impasse ou presque sur ses deux premiers albums, lui qui n’en compte que quatre pour 30 ans d’une carrière dont on fête ici et ce soir l’anniversaire ? En effet seuls « Le monde de demain » et « Police », respectivement tirés de « Authentik » (1991) et « 1993… J’appuie sur la gâchette » (1993) sont de la partie. Incompréhensible, vraiment. Bien-sûr, certains textes peuvent paraître un brin datés car emprunts d’une réalité trop marquée par son époque mais un titre tel que « Blanc et noir », auquel un minuscule clin d’œil est fait par Joeystarr, aurait largement sa place dans la setlist. Et ce n’est qu’un exemple, d’autant plus étrange et dommageable que le premier glaviot hardcore du groupe a bénéficié l’an passé d’une ressortie au moyen d’un sublime double-album (dont vous pouvez lire la chronique ICI ). A moins qu’il ne s’agisse de BPM un tantinet trop rapides pour nos quinquagénaires favoris ? Nul ne saura vraiment mais la frustration, elle, est bien là ! Quelques rappels bien sentis avec un public aux anges mais qu’on imaginait nettement plus bruyant et délirant, la venue d’Oxmo Puccino (quelle ovation !) que l’on a senti vraiment très ému sur « That’s my people » et un salut final bien trop conventionnel pour le SUPREME, voyant Joeystarr et Kool Shen saluer à l’unisson le public façon théâtre – tout sauf spontané donc – concluent ce premier show un peu mitigé il me faut le reconnaître.

Ce jeudi, NTM a offert un show généreux, emprunt de nostalgie, mais inégal à Bercy.
CREDIT PHOTO AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT

Une soirée de chauffe en grandeur nature qui n’a certes pas manqué de piment mais dont les quelques baisses de régime pourraient s’avérer fatales pour les spectateurs les plus exigeants. Sans doute ré-agencer la setlist serait nécessaire pour retrouver un set compact et soudé, retirer quelques artifices bien inutiles – NTM a-t-il par exemple besoin de verser dans l’évidente facilité de la feuille de cannabis sous toutes ses formes doublée d’un épais nuage de fumée blanche durant « pass pass le oinj » sans doute pour alpaguer le chaland, lui qui de toute façon n’est pas dans la salle, tout le monde étant venu de son plein gré… et avec un immense bonheur ! En ces temps plus que délicats voyant beaucoup de nos certitudes mises à mal, le climat social ambiant étant ce qu’il est, le pays a certes besoin de se détendre mais il a aussi besoin de retrouver ses repères, son appétit d’authenticité dans le discours autant que sous ses yeux. Sans doute peut-on trouver que tous ces éléments mis bout à bout donnent une légère sensation de vertige urbain, un aspect too much bien trop convenu. La nostalgie ne doit pas rimer avec cette légende du rap mondial. NTM c’est Kool  Shen et Joeystarr of course, mais c’est aussi vous, c’est nous, c’est eux. Les exclus de la cité, les pousse-mégots, les sans-grades, les grands, les petits, les obscurs, les gros, les laids, les sales et les propres. NTM c’est tout cela à la fois.  « Pas un leader, simplement le haut-parleur » comme le déclame Shen dans « Le monde de demain ». Le gigantisme n’a selon moi pas sa place chez NTM. Ce dernier se doit de rester ce pourquoi il est né, ce fameux constat d’urgence. Y a-t-il encore urgence dans la maison NTM ? A vous de voir. Pour ma part, j’ai passé une excellente soirée même s’il me manquait un petit supplément de spontanéité et d’approximations – relatives ! – qui font tout le charme d’un show de Nikomouk. Un dernier mot sur un grand absent, celui avec qui tout a commencé à égale hauteur de Joeystarr et Kool Shen, DJ S dont on ne désespère pas avoir un jour des nouvelles. Pour un anniversaire, sa venue ne serait-ce que le temps d’un titre aurait fait l’effet d’une bombe. Une énorme pensée pleine de tendresse pour Lady V qui aurait illuminé par sa grâce et son talent les planches de l’arena ainsi qu’une franche rigolade à l’adresse de Terror Seb « Cétait Farès ? C’était » Farran qui a sans doute bien fait de rester à Saint Barth’ faire le marché avec Laeticia. Pour conclure et pour répondre à la question initiale, SUPREME NTM a été le meilleur groupe de rap en France – et de très loin, pas seulement parce qu’il a été précurseur – l’une des meilleures formations de hip-hop du monde, les plus grosses bêtes de scènes capables de rivaliser avec MANO NEGRA ou FISHBONE tout en étant un acteur majeur de la musique hexagonale dans son ensemble. Il l’est encore, dans une moindre mesure certes, mais il demeure malgré tout une puissante machine live capable de bousculer n’importe quelle formation rock. D’ailleurs, le culot ultime serait d’aller conquérir le public du Hellfest en 2019. Monsieur Barbaud, la balle est dans votre camp. L’ajout des trois lettres du SUPREME ne manquerait pas de panache sur l’affiche de votre festival. Quant aux deux lascars, compétiteurs dans l’âme et fans absolus de ce genre de cause quasiment perdue d’avance, l’idée d’un challenge comme celui-ci, aussi immense que leur talent, permettrait de gonfler les batteries à leur plus fort potentiel en vue d’un éventuel futur album – pour finir de répondre à la question initiale.

Messieurs Morville et Lopes, à très vite !

 

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