NTM « Authentik (25 ans Deluxe) »

ntm-authentikBéni soit Johnny Go ! C’est grâce à ce dernier, responsable du premier maxi de rap français avec son compère Destroy Man, que le SUPRÊME NTM, tel que la France le connait, a vu le jour. Enfin, pas tout à fait. Les potes d’enfance que sont Didier Morville et Bruno Lopes évoluent déjà dans certaines disciplines du hip-hop comme la danse dite urbaine ou le graffiti. Chacun y trouve alors son compte « du but à la manière », entre pas de danse dans les soirées panaméennes et Ligne 13 du métro parisien. Le Posse NTM est alors déjà dans la place mais c’était sans compter sur ce bon vieux Johnny (repéré par les Rita Mitsouko) qui allait mettre, bien malgré lui, le feu à une poudrière qui le dépasserait pour toujours et dont la mèche, aussi jolie que le mulet de Kool Shen en cette fin de décennie 80’s, servirait à l’explosion d’un mouvement révolutionnaire qui émergeait tout doucement dans les périphéries des grandes villes.

« Le rap est une branche du hip-hop réservée à une élite dont vous, Graffiti Kingz (nom de la bande de graffeurs de Didier et Bruno), ne ferez sans doute jamais partie. »

Voilà l’affront. La phrase par laquelle tout a commencé. L’Histoire avec un grand hash. De celle qui vous remue les tripes près de 30 ans plus tard et qui vous rend nostalgique d’une certaine façon d’envisager les choses. Car c’est à la suite de cet acte de naissance officieux échangé un soir dans le métro que la machine se met en branle. Didier Starr et Bruno Shen, piqués à vif par l’outrecuidance du garçon, décident de se lancer dans le rap. Premiers textes écrits sur un coin de table, balbutiements microphoniques hésitants, mais une volonté farouche d’en découdre. Et surtout, une soif d’être les meilleurs dans leur nouvel élément, le rap. Il fallait dépasser tous les autres de la tête et des épaules en danse et en graffitis, impossible qu’il en soit autrement dans le rap. Nos deux compères se prennent au jeu et n’ont qu’une seule ambition désormais, réussir à se faire connaitre par le plus grand nombre. L’avenir du groupe est envisagée comme la vie de Didier et de Bruno : le carton dans les bacs ou le bac à sable en bas d’en bas juste à côté de la cage d’escalier avec filtre en carton pour changer un peu du marocain. Dès lors, NTM s’entraine, NTM s’entraide, NTM se teste, NTM se cherche. Et puis NTM se chambre. En permanence les blagues fusent comme les gifles aller-retour verbales que se donnent les potos. On se marre. C’est le temps des copains d’abord, de l’insouciance et de la camaraderie pour pas un rond. Les copains sont alors Solo et Rockin’ Squat, Lady V (RIP), Colt, Naze ou Kay One. On bosse mais on s’amuse. Et on provoque cette chienne de chance comme on va à la pêche avec un bâton de dynamite. De dynamite il est question dès les premiers passages sur Radio Nova en 1989 avec Dee Nasty et Lionel D. Vite remarquées par le bagout de Joey Morville et le flow mitraillette de Kool Lopes, ces sessions sont désormais devenues mythiques au point que certains petits malins les ont postées sur Youtube pour la postérité. Premiers concerts avec La Souris Déglinguée ou Zebda et premiers chocs pour les spectateurs : c’est quoi ce truc ? Telle une patate chaud-bouillante, personne ne sait quoi faire de ça car personne ne connait l’amalgame qui prend forme sous les yeux médusés des organisateurs de spectacles au cours desquels, parfois, l’ambiance dégénère la faute à une incompréhension de l’inconnu (avec quelques Reprezent Da Crew sportifs !). Et quand on ne connait pas, on a peur et on rejette. S’en suit un « Je rap » anthologique sur le plateau de Michel Denisot avec Nina Hagen comme marraine (on a connu pire tout de même) quelques temps après l’enregistrement de ce même titre sur la compilation « Rapattitude ». Voilà maintenant le SUPRÊME lancé sur la voie du succès avec un premier album qui fait office de carte de visite pour le moins convaincante et cultissime. « Authentik ». Honnêtement la chronique devrait s’arrêter là. Tout est dans le titre. Voilà, c’est dit, juré et surtout craché comme un glaviot à la face du monde. Un manifeste hardcore pour tous les amateurs de BPM frisant les excès de vitesses, les facilités d’élocution de Kool Shen et la puissance vocale de JoeyStarr aidant le concepteur détonateur DJ S (dont on attend encore des nouvelles depuis 1993…) à propulser la comète NTM au firmament de la musique française. Comment peut-on rester insensible à un titre tel que « C’est clair », égo-trip ultra speed et hardcore « comme mes posses du grand nord »? Shen, inventeur de la sodomie verbale, y est responsable d’une prouesse linguistique d’un autre monde tandis que Joey « s’amuse de plus en plus vite, quel que soit ton trip ». Et de trip, il va en être question tout au long de cet œuvre majeure alliant morceaux visionnaires et utopiques comme « Paix », à des moments plus fun comme « Soul Soul » ou « Danse » (peut-être le seul titre un peu plus faible du disque). Néanmoins, sur cette galette repose une chanson qui, à l’instar de TRUST avec son « Antisocial », reste d’une actualité permanente depuis sa sortie : « Le Monde De Demain ». Le fameux constat d’urgence si cher à Joey depuis toutes ces années, qui sera développé un peu plus tard encore sur « Qu’est-ce qu’on attend » en 1995 ou sur d’autres titres sous un angle différent, prend ici tout son sens avec un « Laisse pas Trainer Ton Fils » beaucoup plus abouti en 1998, le fond restant quoiqu’il arrive le même. Le constat amer d’une génération sacrifiée sur l’autel de la déraison politicienne et sociale, le sentiment exacerbé d’être les laissés-pour-compte de la communauté citoyenne du pays. Oui la France va mal mais elle ne prend pas l’ampleur du désastre annoncé par cette voie qu’elle considère de garage ; elle détourne les yeux alors même qu’elle scie la branche sur laquelle elle est assise en faisant mine de ne pas comprendre et pire…elle passe à côté de nombreux talents qui forgent aussi et avant tout ces « quartiers », comme il est désormais coutume de les appeler en se bouchant le nez. Joey et Shen sont là afin de signifier dans leur message urbi et orbi que, désormais, il faudra compter sur eux et sur tous ceux qui leur ressemblent, qu’ils sont eux aussi complètement talentueux et légitimes à faire autant sinon plus de grandes choses que n’importe quel clampin de l’avenue Foch. Et ils vont les faire, ces grandes choses. De la leçon d’histoire de « Blanc et Noir » à la diatribe anti militariste éructée par Joey, « Quelle Gratitude ? », avec la finesse qui peut être la sienne quand le Double R passe des plombes à servir une France qui le rejette pour sa couleur de peau et des gradés aussi serviles que zélés (c’en sera trop pour le Jaguarr qui ne se prive pas ici de le leur faire savoir de façon musclée), on assiste à la mise à mort de nos oreilles et de notre queue pour notre plus grand plaisir. Que dire alors d’un titre comme « Le Pouvoir » d’une clairvoyance absolue quant au monde qui entoure les loustics dont le mot d’ordre est pour le moins évident : Do It Yourself, et n’attend rien de là-haut. Tu dois te débrouiller tout seul, les coups qui pleuvent ne feront que décupler tes forces. Une véritable profession de foi.

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Pour le reste, laissez-vous faire. Tout va bien se passer, ce n’est que de la musique de toute façon. Mais prenez garde, ce disque est le caillou dans la chaussure, le sparadrap du Capitaine Haddock. Impossible de s’en passer. L’essayer, c’est l’adopter. D’autant que pour fêter dignement le 25eme anniversaire de ce brûlot, un deuxième disque a été ajouté au premier renfermant de la face B, du live, de l’inédit…N’en jetez plus, la jouissance existe donc ici-bas. « Boogie Man » et son tempo survolté est renversant, une « Nouvelle Attaque Terroriste Sur 24 Pistes » bien plus dansante et paradoxalement plus rugueuse que celle de l’album nous entraine sur le dancefloor mais les pépites sont ailleurs. La version longue du « Monde de Demain » est à tomber au point que l’on se demande bien pourquoi ce titre ne figure pas tel quel sur l’original, avec son couplet supplémentaire bien qu’un poil plus faible. Les voies du Gorgone sont définitivement impénétrables…Autre bijou, ce medley live « Quelle Gratitude / Paix » qui voit NTM à 200 à l’heure sur le beat, un public en feu qui participe activement à chaque sollicitation des 2 homeboys. Un must have, je vous dis ! Si en plus je vous annonce que des versions a capella et des instrumentaux sont disponibles pour vous entrainer afin de devenir de vrais rappeurs, vous me dites à juste titre d’en envoyer un exemplaire à BLACK M et MAÎTRE GIMS pour qu’ils apprennent les racines du mouvement et que ce dernier sache enfin commencer à rapper « comme jamais ». A titre conservatoire, je propose d’en faire parvenir un exemplaire à BOOBA et KAARIS afin qu’ils soient en mesure de comprendre l’essence même de ce pour quoi le rap est là et où ils le portent : dans le caniveau des imposteurs. On ne saurait trop leur conseiller, à eux mais aussi à bien d’autres m’as-tu-vu du même acabit, de prendre quelques leçons de hip-hop avec cette réédition fracassante, de revenir à la base de celui-ci en oubliant les postures dont ils ne maitrisent ni les tenants ni les aboutissants. En un mot, qu’ils fassent preuve d’authenticité. Anthentik ? Ouais ma gueule….On y est !

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A l’instar d’un MOTÖRHEAD qui a toujours réussi le tour de force de réunir sous la bannière de son défunt leader un amalgame de bikers, de rockers, thrashers et de punks, NTM a réussi l’exploit de fédérer un nombre incalculable de gamins, de tous les milieux sociaux sans distinction aucune, capable de donner des leçons scéniques aux plus « viriles » des formations rock sans jamais avoir mis de côté leur adjectif qualificatif favori : authentique. Ils le sont et le resteront quoi qu’il advienne la puissance étant dans leurs mains depuis bien longtemps déjà.

 

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2 réflexions au sujet de « NTM « Authentik (25 ans Deluxe) » »

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