LIFE OF AGONY : Une vie à l’attendre

Au fond, la vie n’est qu’une question de choix. Né sous le rêve d’une vie merveilleuse, les choix qui nous incombent sont impliqués au tout premier ordre de ce qui nous définis et qui nous sommes mais aussi ce que nous sommes en passe de devenir. Ces choix, parfois cornéliens, sont satisfaits pour partie en fonction du regard de l’autre. Ou plutôt des autres. Qu’on veuille le reconnaitre ou non, les yeux des autres posés sur nous façonnent notre perspective et nos idéaux de vie qui  peuvent parfois être tronqués par la culpabilité d’être qui l’on rêve d’être. La peur, comme ses sœurs la colère et la haine, sont mauvaises conseillères. La peur de n’être que soi, la colère face à des réactions inappropriées ou mal venues et la haine que celles-ci peuvent le cas échéant entraîner forcent les plus fragiles d’entre nous à renfermer, verrouiller et sous-imploser nos émotions les plus intimes en jouant le jeu de ces yeux assassins quotidiens.

Au sein de la scène hardcore à la fin des eighties et du début des années 90, la moralisation des esprits n’est pas toujours au top de sa forme. Les hommes qui la composent, cependant que les femmes sont encore hélas bien trop rares, jouent sur la virilité propre à cette explosion alternative au punk et au heavy metal très tendance aux Etats-Unis. Au milieu de tous ces groupes qui pullulent finissant peut-être par saturer une scène pourtant dynamique et diablement inspirée depuis la deuxième moitié des 80’s surgit un groupe à part. De par le son qu’il dégage, l’oppression des riffs et le malaise généralisé des ambiances, LIFE OF AGONY se singularise immédiatement par son petit chanteur à la voix puissante mais poignante, plaintive mais hargneuse. Etrange phénomène au milieu des BIOHAZARD, MADBALL et autre AGNOSTIC FRONT, brutes épaisses tatouées jusque dans le slip ou à l’intérieur de la lèvre inférieure. Pas de « REPRESENT Style », peu de chœurs virils pourtant légion en cette époque charnière mais toujours cette voix glaçante et fascinante. Entouré de Joey Z (guitare), Alan Robert (basse) et Sal Abruscato (batterie), Keith Caputo étonne par sa capacité à redéfinir derrière un micro les bases et fondements d’un hardcore/métal alternatif volontairement moins rapide que ses collègues, plus lourd et compressé que SICK OF IT ALL, et véritablement chanté. Dans une veine assez proche de TYPE O NEGATIVE, dont Sal Abruscato a enregistré les mythiques « Slow, Deep And Hard » (1991), « Bloody Kisses » (1993) ainsi que le faux live « The Origin Of The Feces » paru en 1992, la musique du quartet fait immédiatement l’effet d’une bombe par sa fraicheur, la nonchalance de son leader et la puissance du jeu de scène de ses membres. Cependant, quelque-chose cloche avec ce petit Keith. Le malaise semble laisser place à un mal-être bien plus profond qu’il n’y parait. Les lyrics qu’il livre à son groupe sont emprunts d’une obscurité abyssale. Il semble livrer les méandres de son cerveau, les tréfonds de son âme. Parfois difficilement cernables, ses paroles prennent une seconde tournure sur les albums « Ugly » (1995) et un peu plus encore avec « Soul Searching Sun » ultime album de cette incarnation de LIFE OF AGONY avant un retour en 2005 avec « Broken Valley ». Keith Caputo ne va pas bien. Du tout. Ses paroles et ses attitudes scéniques témoignent de ce profond désespoir qu’il porte en lui et de ses diverses addictions qui, pense-t-il, l’aident à surmonter cet Everest existentiel. Et puis c’est le second départ du groupe de Caputo, souhaitant évoluer en tant qu’artiste solo, carrière débutée depuis le début des années 2000. Plus beaucoup de nouvelles de lui, ni de LIFE OF AGONY qui n’a probablement jamais aussi bien porté son nom qu’à cette période. Et là, c’est la métamorphose. Keith n’est plus. La presse, les fans, ses fans et le monde entier découvrent avec stupeur le nouveau Keith qui désormais se fait appeler Mina Caputo et apparait face à ses yeux naguère inquisiteurs, moqueurs ou sournois telle qu’elle est : une femme. Tout simplement. Un être humain fait de chair et d’os, avec des émotions, des sensations, le goût, l’odorat, le toucher et l’ouïe. Un être doué d’une sensibilité à fleur de peau, qui a dû se battre contre le regard des autres et de cette fameuse scène new-yorkaise (et mondiale) qui potentiellement ne lui ferait pas de cadeau. Mais Mina est forte. Elle sait qu’elle a raison et que les plus sceptiques seront convaincus par sa démarche et sa transformation. De toute évidence, c’était une question de vie ou de mort. Mais en aucun cas, l’agonie ne devait durer davantage. Alors elle l’a fait. Quel courage, quelle preuve d’amour ! Le courage d’affronter ses peurs et la preuve d’amour enfin faite aux siens, celles et ceux qu’elle aime, car avant de tenter d’aimer, il faut bien avouer qu’il est plus judicieux d’essayer de s’aimer soi-même a minima avant de se tourner vers les autres. C’est ainsi que Mina Caputo revient sur le devant de la scène avec son groupe et notamment une prestation ahurissante de puissance, inscrite au panthéon du Hellfest 2015 mais tout simplement de l’histoire elle-même du festival de Clisson.

« C’est une transformation à laquelle j’ai rêvé toute ma vie » déclare Mina en 2016 tout en poursuivant : « Je n’ai plus cette masculinité ou cette virilité pour (me) protéger »

Crédit photo : Tim Tronckoe

La chanteuse est parvenu à se métamorphoser ainsi qu’elle l’a toujours souhaité silencieusement mais n’en n’a pas pour autant perdu cette voix caractéristique. Bien-sûr, la sensibilité s’en trouve quelque peu modifiée mais la volonté, la justesse du propos et l’ambition restent intactes. Ce qui permet d’apprécier sa prestation vocale, c’est ce sentiment d’apaisement ressenti loin de l’urgence qui caractérisait sans doute beaucoup les premiers albums, notamment « River Runs Red » (1993), indispensable parmi les essentiels. Ce nouvel album présente donc LIFE OF AGONY sous toutes les facettes qu’on lui connait avec une fraîcheur éminemment retrouvée, et pour cause. Dès le titre d’ouverture, « Meet My Maker », on assiste médusé à un titre pur jus que le groupe a l’habitude de composer. Rien n’a changé ou presque. Dans un esprit teinté de tradition, l’auditeur se retrouve en terrain conquis et ce n’est pas le second titre qui va décontenancer ce dernier. « Right This Wrong » est une merveille d’élégance, mélangeant le son made in LIFE avec ses premières années sans pour autant renouer avec celui qui était le sien en 1993. Moins âpre et suffocant, le son de la guitare de Joey Z est bizarrement très aéré ce qui lui confère une identité sans nulle autre pareille. Mina, quant à elle, nage en plein bonheur. Ce n’est plus comme avant. C’est différent, mieux. Elle est. Tout simplement. Et le moins que l’on puisse dire est que cela s’entend. LIFE OF AGONY is back !! Et puis quel refrain quand on y pense. La carrière solo de la chanteuse semble relancer un souffle véritablement propice sur des titres toujours furieusement heavy (le premier single « A Place Where There’s No More Pain » et son riff follement biohazardienne ou « Dead Speak Kindly » et sa rythmique pachydermique). Une étrangeté survole ce disque pour l’instant parfait. « A New Low » pourrait faire penser l’auditeur au « Blind » de KORN. En effet, il est délicat de ne pas fredonner « I can’t see, I can’t see, I’m going blind… » de la bande à Munky. Les voix doublées en renforcent l’impression mais la chanson n’en demeure pas moins dérangeante, bien au contraire. Le refrain secoue avec cette sensation d’être au bord de la limite permanente. Une réussite totale ! En tout point remarquable, ce nouvel album sait aussi se faire plus dansant comme sur « World Gone Mad », second single et autre grand moment du disque. Ce mid-tempo relevé juste autant que nécessaire est doté d’un riff fort subtil et d’un refrain irrésistible. Vivement la scène !

All Eyes West
March 2, 2011
Lincoln Hall
Chicago, Illinois
Crédit photo : Tim Tronckoe

Prenant, touchant, bouleversant demeurent les adjectifs qui qualifient ce nouvel opus à l’image du bien nommé « Bag of Bone » dont la partie de basse introductive rappelle celle de feu Peter Steele (TYPE O NEGATIVE). Le texte de cette chanson démontre une nouvelle fois le besoin qu’a eu Mina Caputo d’effectuer cette transformation salvatrice. Rarement les textes d’une chanson ont aussi bien retranscrit le refus de subir ce corps illégitime, le mal-être qu’incombe la tâche de porter un fardeau aussi lourd que l’image renvoyée par le miroir et les morceaux brisés duquel Mina a sans doute voulu se saisir afin d’accomplir l’irréparable plus d’une fois. A moins que cela ne soit « que » l’alcool et la drogue absorbés pour abréger les douleurs. Insondable violence et souffrance qu’a exercé dame nature sur un seul être. Il faut avoir vécu cet enfer de l’envers (et contre tous) pour comprendre.  LIFE OF AGONY sait aussi susciter l’admiration (encore une fois !) lorsqu’il mélange habilement les sonorités roots de ses débuts avec un petit penchant stoner bien senti comme sur « Walking Catastrophe » contenant une nouvelle fois un refrain parfait. Une sorte d’amalgame entre New-York et une generator party du désert californien. Certes, le groupe nous avait déjà habitué à certaines sonorités de ce type mais il revisite assez bien son propos sur ce disque et en particulier le temps de ce titre. Tout comme « Song For The Abused » qui sonne comme du LOA dans sa forme la plus pure. Foncez, vous ne serez pas déçus. L’ultime titre est une merveille émotionnelle introduite par un piano qui se fait grave, prêtant au recueillement. Quelques notes, une voix dont on entend la respiration au travers d’un filtre (écoute au casque fortement conseillée), cette pièce est envoûtante mais ne vous y trompez pas : le propos demeure fort sombre. Pas une seconde de répit ne vous sera laissée. Terrifiante de majesté, cette chanson clôt ce nouvel album de la plus belle des manières avec des arrangements vocaux surprenants d’un couplet à l’autre sans être dénués de sens ni de réussite, avant un final laissant songeur…

Pas de doute, LIFE OF AGONY est revenu d’entre les morts dans une forme éblouissante et la sagesse du vieux sage qui sait. Celui dont l’expérience d’une seule vie suffit à égaler plusieurs monotonies d’une trentaine. Le retour est gagnant et triomphal musicalement s’entend mais il ne doit pas faire oublier l’essence même de sa conception et de sa réussite. Savoir être à l’écoute de soi, tenter de ne plus se torturer l’esprit quand bien même celui-ci est au tréfonds de l’âme d’un caniveau. Avoir confiance en son étoile qui, aussi longtemps qu’une petite lueur est perçue, saura vous surprendre et vous réapprendre. La vie joue des tours à ceux qui en font le détour mais elle épargne et endurcit dans le coton ceux qui le valent, sans autre forme de jugement que le respect, la dignité et le pardon.

Mina rules !

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