JAY AND THE COOKS « Up The Mississippi »

La vie de Jay Ryan ressemble à celle d’un baroudeur au visage pâle trimbalant son instrument et son insatiable appétit au cœur du pays de l’Oncle Sam, voyant notre homme découvrir un monde et ses paradoxes au long cours. Jay est un infatigable troubadour, instable, curieux de tout et surtout du reste, ayant démarré son périple dans les sixties dans les rues de Chicago, au milieu desquelles lui et son marching band arpentent sans relâche celles-ci, trop heureux d’avoir sans doute enfin trouver botte à son pied. Le rythm and blues commence sérieusement à irriguer les artères de son palpitant jusqu’à ce que le sort ne se décide à entrer en jeu en sa faveur, la menace d’être catapulté au Vietnam s’éloignant à mesure que ses camarades, moins chanceux, rejoignent le front de l’horreur. Quelques coups de rame plus tard, revoici Jay Ryan à Austin, Texas, ville au sein de laquelle le jeune homme va faire ses armes – nettement plus sérieusement et bien moins dangereusement de surcroît – avec quelques groupes de blues, lesquels se verront jouer dans les clubs et autres bars réputés de la ville, au moment même où Jay fera des rencontres capitales dans sa vie d’homme et d’artiste. Multipliant les petits boulots pour subvenir à ses besoins, notamment à New-York où il s’installe vers la fin des seventies dans le Lower East Side, Ryan fréquente désormais le fameux club CBGB, noyé au beau milieu de cette vague punk incandescente qui le fascine et dont il tire de celle-ci et de cette jungle urbaine une hargne supplémentaire. Les années passent, notre homme ne se faisant plaisir qu’en jouant de la basse au sein de différentes formations tandis qu’il termine sa course – pour le moment du moins – dans le sud de la France, en Provence. Il en découvre la région, ses saveurs tout en y perfectionnant son goût immodéré pour la cuisine tandis que sa passion dévorante pour la musique ne semble jamais vraiment s’éloigner. Ainsi, notre homme atterri en 2011 en région parisienne, côté nord. Là, il y redécouvre ses racines irlandaises, les protest songs ou bien encore Bob Dylan dont Jay est grand fan. Il fait paraître sous le nom Jay And The Cooks deux albums extrêmement bien accueillis par la critique, Dutch Oven (2013) reprenant des classiques des ROLLING STONES, de Gary Davis ou de JOY DIVISION à la sauce résolument folk, puis le fort bien nommé I’m Hungry (2015) pétri de morceaux rock n’roll à l’ancienne desquels surnagent autant de titres exécutés avec maestria par un band au taquet, que ce soit sur une reprise détonante du « Lust For Life » d’Iggy Pop ou le temps d’un air traditionnel, « In The Pines », popularisé en son temps par Robert Johnson ou Lead Belly et massacré avec le soin qu’on lui connaît par Kurt Cobain et sa bande en 1993, sous son nom le plus connu, « Where Did You Sleep Last Night ». Voici donc que vient s’installer sur nos platines le troisième opus de ce sacré Jay et de ses Cooks.

Intitulé Up The Mississippi, le disque, paru via l’écurie Juste une Trace, ne diffère pas foncièrement de ses prédécesseurs mais affirme sans doute un volonté réelle de se démarquer un peu de ses influences si prégnantes sur les deux premiers albums dans le sens où Jay fait davantage appel à son histoire personnelle d’immigré irlandais installé aux Etats-Unis d’Amérique. Ainsi l’auditeur parcourt en musique les vastes étendues du pays, des marécages boueux de la Louisiane en passant par les rives de ce Mississippi rendu si célèbre pour ses bateaux à roues à aubes, Mark Twain et son farceur Huckleberry Finn, sans oublié bien sûr son fameux delta et le blues qui y est associé dans l’inconscient collectif. Etonnament, l’album débute au son d’un titre dont il serait rendu possible de peindre la scène les yeux fermés, les images tout droit sorties d’un film de George Lautner s’articulant d’elles-mêmes comme un support cérébral ! Impossible en effet de ne pas imaginer Lino Ventura, le doigt sur la gâchette et prêt à en découdre avec les hommes du Colonel dans Ne Nous Fâchons Pas (1966) ou partant relever les compteurs chez les Volfoni dans Les Tontons Flingueurs (1963) le temps de ce « Sixty Two and a Half » absolument délicieux. La ligne de basse est juste jouissive tandis que l’ambiance générale du morceaux n’est pas en reste. S’en suit un rock n’roll endiablé, « This Ain’t no Promised Land », que ne renierait pas un certain Iggy Pop, lequel aurait un peu fricoté avec ZZ TOP. Et puis cette petite touche sixties durant le refrain avec ses choeurs féminins très doo wap dans l’esprit est véritablement jubilatoire. Pour rester dans une métaphore cinématographique de même que sur le référentiel Iggy Pop, difficile de ne pas entendre cette petite ambiance semblable à celle de « In The Deathcar », titre extrait de la bande originale du film Arizona Dream signé par le réalisateur Emir Kusturica en 1993. Nous sommes en plein dans cet esprit grande prairie, immensité lointaine et ralenti calidéoscopique illustrant à merveille cette Amérique que Jay a tant sinué. Un régal ABSOLU  que ce « Blood Sweat And Sorrow » ! Un banjo des plus enjôleurs vous emportera dans la danse durant « Rollin’ and Tublin’ », superbe reprise de Muddy Waters, parée de ses violons « countrysant » l’ensemble pour un effet garanti. Jay et ses amis restent sur un esprit musical festif tout au long de l’album, en témoignent les morceaux « Guilty as Born », presque léger, et le génial « Au Bord de L’eau » chanté par Jay Ryan dans la langue de Molière avec un accent à couper à la machette, titre au sein duquel s’entremêlent allègrement mandoline, guitare lap steel et banjo. Magnifique moment plein de tendresse et de joie communicative. Le blues se taille bien évidemment une part importante du gâteau notamment le temps d’un « I’m Really Glad I Met Her » et son sublime solo typé delta blues. « One And One Makes Three », une fois de plus signé Jay Ryan seul, navigue quant à lui entre rockabilly, country et blues. Impossible de ne pas se laisser entraîner dans ce pur joyau de pintes à boire entre amis. Un petit air traditionnel, «  Hand Me Down My Walking Cane » popularisé par Cleoma Breaux en 1937 et nettement plus récemment par Jerry Lee Lewis, en 1956 tout de même, avant que le disque ne se cloture en apothéose par une magnifique reprise de l’éternel Bob Dylan, « Maggie’s Farm », tiré de l’exceptionnel Bringing It All Back Home (1965), disque charnière du poète du Minnesota – à noter que RAGE AGAINST THE MACHINE en a également proposé sa version assez personnelle sur un opportuniste album de reprises judicieusement intitulé Renegades (2000). Inutile de préciser que la version qu’en soumet Jay And The Cooks à son auditoire se veut nettement plus appropriée et bien moins attentiste que celle du combo de Los Angeles. Un véritable travail d’artiste que ce magnifique titre de Dylan, repris avec panache par Jay And The Cooks, à l’image de l’album dans son entièreté, lequel ne risque pas de vous faire fausse route si vous avez le bonheur de l’insérer dans votre platine. Une réussite totale !

Album « Up The Mississippi » disponible en suivant ce lien

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Titres des chansons

Sixty Two and a Half (3’24)

This Ain’t no Promised Land (3’10)

No Home to Speak Of (4’48)

Blood Sweat and Sorrow (3’53)

Rollin and Tumblin (3’44)

Guilty as Born (3’00)

Au Bord de l’Eau (3’24)

I’m Really Glad I Met Her (3’43)

One and One Makes Three (3’37)

Hand Me Down My Walking Cane (4’02)

Maggie’s Farm (4’52)

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