Dix visions et même plus !

En 2012, Jean-François Copé (à son âme) jouait une fois de plus dans la cour de la provocation en affirmant que certains petits écoliers se faisaient voler leur pain au chocolat en période de Ramadan par leurs camarades de confession musulmane (assimilés par lui-même à des voyous), dénonçant au passage « un racisme anti-blanc » supposé, pratiqué par ces jeunes Français. Décomplexé et sûr de son affaire après cet épisode humainement malheureux pour lui et désolant pour tout le monde, monsieur Copé récidive l’an dernier, dans une moindre mesure certes mais de manière symptomatique avec son décalage de la vraie vie, en énonçant droit comme un « i » que le prix d’un pain au chocolat était « d’environ 10 ou 15 centimes ». Pour mémoire, lors de la Primaire de la Droite et du Centre, Jean-François Copé (de la réalité) était parvenu à rassembler 0,3% des électeurs sous son aile. Rires.

Le seul programme inhérent à la viennoiserie chocolatée qui tienne la route et qui eut permis à ce monsieur de rassembler des hommes et des femmes de tous horizons, quelle qu’en soit leur couleur, leur religion ou la taille de leur boite aux lettres, mesure environ 10 x 8 cm, comporte quatorze chansons pour plus d’une heure de musique, dispose d’une pochette magnifique et dont le nom de code est KOZH DALL DIVISION. Le rapport avec les pains au chocolat (chocolatines pour nos amis Occitans) ? Toute histoire à un début et celle-ci démarre par l’échange d’un disque contre quelques viennoiseries entre Laurent Plainchamp (multi instrumentiste de grand talent, ancien membre de KRISTENDOM, ARTSONIC et NO RETURN) et Vince (chroniqueur webzine et fan de musique avant tout). Discussion animée, passionnée, amitié naissante. « Et si on faisait un truc ensemble ?», dit l’un d’eux. « Banco ! », répond l’autre dans la foulée. Mais un seul mot d’ordre : pas de barrières, de l’échange, de l’écoute et beaucoup d’amitié. Dans le but de prolonger ce plaisir, les compères s’adjoignent les services d’amis de longues dates et l’idée prend forme, peu à peu, de devenir une entité à part entière mais à géométrie variable. Le postulat du « pas de barrières » sous-entend « aucune limite ». Bien-sûr, nécessité absolue est gardée de faire ce que l’on sait faire sans tenter de travestir son style et ce en parvenant à s’adapter à chaque chanson sans que l’unité et la cohérence de celle-ci puissent être remises en cause. Pas simple tout ça ! Tour de force surnaturel, l’improbable se produit avec une facilité déconcertante. Ce qui paraissait une idée un peu folle au départ s’avère être un produit d’exception. Un terroir à lui seul.

Secondés par des chanteurs historiques de la scène française mais néanmoins amis tels Crass (CRUSHER), Eric Forrest (E-FORCE, VOIVOD), Philippe « Philtor » Ordon (NO RETURN, qui fait ici un retour aussi inespéré que réussi), Max Otero (MERCYLESS), Tanguy (T.H.I.N.K, NO RETURN), les Loez Brothers (SUPURATION) ou encore Arno Strobl (pour la liste des projets de ce dernier, voyez directement avec l’intéressé, le Pré n’y comprenant plus rien…), l’impensable est pensé et l’irréalisable réalisé. Ajoutez à cela la présence du groupe parisien ADX au complet et vous obtenez le chocolat fondant au milieu du savoureux petit pain moelleux. Car, en dépit de toute considération volumétrique et d’un égocentrisme proche de l’encéphalogramme de la grenouille, l’appareil culinaire prend forme dans nos mains à une vitesse nucléaire. Laurent Plainchamp, boulanger pâtissier de renom et grand manitou des riffs et constructions stylistiques de cette chocolatine, a su construire pas à pas, mais sans jamais forcer, une toile de maître pour chacun des dégustateurs microphoniques. Tour à tour implacable ou ambiancé, par exemple le temps d’un « Contorted » vocalement broyé par un Eric Forrest au bord de l’explosion (purement hallucinant), peut-être le titre le plus véloce du disque, avec son petit côté presque black metal dans les guitares saupoudrée d’une touche très légèrement hardcore pas désagréable pour un sou qui saura satisfaire le plus exigeant des fans de musiques extrêmes, les morceaux écrits par Laurent Plainchamp sont agencés avec élégance par un orfèvre pour ses amis. Une avalanche de riffs rondement menée, en somme. Bravo !

Implacable n’est pas le seul qualificatif correspondant à ce disque. Profond est « Devoted To Evil » sur lequel Max Otero semble en terrain familier sur ce titre d’une noirceur irrésolue et écrasante, malgré une accélération mid-tempo très old school dans l’esprit rendant la chanson accrocheuse au possible. Ce serait faire offense au compositeur Laurent Plainchamp que de ne pas mentionner son interprétation vocale surpuissante de « Visions d’Horreur » en ouverture du disque qui nous plonge immédiatement dans l’ambiance. Des coups de fûts successifs qui ne sont pas sans rappeler ceux de la série Baywatch (Ndr : Alerte à Malibu), à la remarquable différence que la bouée de sauvetage sera pour vous-même et que le seul maillot que vous devrez enfiler est celui de corps réfractaire au feu. Ce missile thermo nucléaire dont les paroles sont signées Vince ne fait qu’accroître ce sentiment d’urgence. C’est l’heure du goûter et on a faim ! L’homme Plainchamp se distingue sur deux autres titres derrière le micro. « Pourquoi ? », complainte de l’innocence perdue doublée de l’éternelle question qui hante même les esprits paraissant les plus puissants ou sarcastiques, et « Once Upon A Time In Hell » avec son ambiance rappelant quelque peu King Diamond amalgamé aux quelques touches de death metal « industrialisé » présent çà et là. Très belle performance et joli moment du disque signé Laurent pour qui, décidemment, les hommages se succèdent fort logiquement. Un retour aux affaires est à signaler, celui de Philippe « Philtor » Ordon, premier chanteur de NO RETURN sur les terribles Psychological Torment (1990) et Contamination Rises (1992), qui sur deux titres en met plein la vue à l’auditeur dont un « Squads of Despair » tellurique. Un vrai plaisir de le retrouver derrière le micro sur ce titre doté d’un break sublime permettant la relance de la chanson sur une ambiance plus nuancée et parfaitement maîtrisée. Second titre exécuté par Philtor, « From Dust And Ashes » pure tuerie death metal comme les amateurs du style aiment, alternant parties speed, contretemps, mid-tempo, riffs typés old school, claviers aériens s’appropriant l’espace sonore pour un rendu des plus appréciable. Toutes les conditions sont réunies pour déguster cette somptueuse pépite. Que dire de ce break absolument destructeur ? Pas grand-chose, tout vient de l’être. Autre petit plaisir de la vie, Tanguy, lui aussi chanteur de NO RETURN succédant à Philtor dans la période 1992 / 1998, vient pousser la chansonnette le temps d’un « A Qui La Faute ? » aux lyrics dans une veine qu’on lui connait bien. Assez punk dans l’esprit, ce titre aux paroles militantes et radicales est une usine de riffs à slam avec un petit aspect MINISTRY pas désagréable, bien au contraire (Ndr : pour être complet, signalons la sortie en octobre dernier du premier album éponyme de T.H.I.N.K, groupe de Tanguy faisant partouzer joyeusement le hardcore, le métal, l’indus’ avec un soupçon de stoner en guise de reine de la soirée pour une réussite orgasmique). Le presque martial « Amanda Part 1 & Part 2 » s’offrira à l’auditeur dans une obscurité abyssale toute déprimante aux sons des frères (Fabrice et Ludovic) Loez. Avec un refrain faisant songer au PARADISE LOST des débuts, cette chanson présente une ambiance de fin de règne du monde, l’Apocalypse selon Saint(s) Loez en quelque sorte. ADX sort le grand jeu avec un titre très frontal et doté d’une dynamique à ressorts malgré un sujet délicat, « 13 / 11 / 2015 » (le texte est signé Dog membre du combo), mais dont l’aspect mélodique n’est pas mis de côté pour autant. S’agissant de « The Night », Pré en Bulle a récemment mis en ligne dans l’Air du Taon le clip de ce titre chanté par Arno Strobl. Vous êtes donc invités à (re)lire le post proposé à cette occasion afin de vous faire une petite idée.

Et puis il y a « Your Life… ». Comment dire ? Le chanteur de CRUSHER s’approprie ce titre avec une maestria non feinte, cette folie qu’on lui connait. Crass fait du Crass, point barre. Sur les parties les plus rapides comme sur celles plus mélodiques, le chanteur est constant et intègre. Pas de concession à rien ni personne. Il est là, il envoie la purée sans attendre et rentre chez lui, le devoir accompli.

Quand on pense que tout ceci est dû à de terriblement inoffensifs pains au chocolat, on en viendrait presque à remercier ce bon vieux Jean-François. Cela dit, le temps passe, les hommes politiques aussi, mais la musique, elle, reste. Comme les phrases à l’emporte-pièce d’un homme électoralement aux abois , capable de tout, surtout des plus immondes inepties, à des fins purement électoralistes. Restons donc sur ce kaléidoscope musical d’une richesse inestimable, doté d’un son concocté selon les titres par plusieurs petites mains boulangères et patientons désormais fébrilement jusqu’au second disque d’ores et déjà attendu par le Pré comme jamais. Car oui, mesdames et messieurs, le one shot n’en était pas un, l’annonce d’un second essai ayant été faite. Tant mieux pour nous, pour eux et surtout pour Copé qui a désormais tout le temps d’apprendre à jouer du pipeau.

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4 réflexions au sujet de « Dix visions et même plus ! »

    1. Merci infiniment Crass !
      Je suis très heureux si la chronique vous plait. De mon côté, ce disque est une vraie bouffée d’air frais. Ne changez rien les amis.
      🙂

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