ABDUCTION Guillaume Fleury fait son introspec-view (2/2)

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Seconde et dernière partie de notre entretien avec Guillaume Fleury, guitariste et principal compositeur de la musique d’ABDUCTION, qui s’est de bonne grâce prêté à la première « introspec-view » de Pré en Bulle. Un immense merci à lui.

Guillaume, tout d’abord merci d’essuyer les plâtres de cette nouvelle formule d’interview, l’introspec-view. Peux-tu, dans un premier temps, nous dire d’où tu viens, dans quel environnement tu as grandi ?

J’ai grandi en banlieue parisienne. J’ai commencé ma vie dans des tours HLM, puis dans un second temps dans des cités résidentielles truffées de petites maisons, plutôt entrée de gamme, dans un quartier populaire. (sourire) J’étais ce qu’on appelle un petit garçon assez énergique, pas du tout introverti comme c’est le cas aujourd’hui. Je le suis devenu par la force des choses, par l’expérience de la vie. J’étais un enfant très enthousiaste, très bavard, affable et ouvert. C’est ensuite que les choses plus ou moins délicates de la vie m’ont amené à m’endurcir. En fait, tout bien considéré, je n’ai pas forcément grandi dans un environnement « rêvé » puisque j’étais au milieu d’une banlieue parisienne pleine de béton mais lorsque j’ai eu 12 ans, mes parents ont décidé de partir vivre à la campagne, ce qui a changé certains paramètres.

Dirais-tu que globalement, tu as eu une enfance heureuse ?

Ah oui ! Je n’ai jamais manqué d’amour, ni de quoi que ce soit. C’est étonnant mais j’entends souvent des gens de mon âge dire : « c’était mieux avant ». Comme si ce qu’il se passe de nos jours n’existait pas avant. En fait, bien sûr que si, il y avait tout ça. Évidemment. C’est juste qu’on ne le voyait pas, tout simplement. C’est donc plutôt après coup que j’ai réalisé que j’avais évolué dans des endroits qui n’ont pas toujours été roses. Ceci étant dit, mes parents m’ont très bien préservé de ça lorsque j’étais petit. Grâce à eux, j’ai toujours eu accès à un maximum de choses afin d’éveiller ma culture, que ce soit la musique, l’Histoire ou le cinéma.

Tu n’as jamais eu aucun frein ?

(Il réfléchit) Disons que, comme beaucoup de parents, il y a certaines choses qu’ils n’appréciaient pas ou ne comprenaient tout simplement pas. Par exemple, lorsque je me mettais à écouter du rap, ils trouvaient ça bizarre. Ça ne leur a pas beaucoup plu car ils ne venaient pas du tout de cette culture là.

La peur de l’inconnu en quelque sorte ?

Tout à fait ! Et puis, ils trouvaient ça un peu vulgaire, pas très intéressant. Mon père, qui était féru de musique classique mais aussi de hard rock plus abouti, au sens traditionnel du terme – LED ZEPPELIN ou DEEP PURPLE, ne comprenait pas cette musique. Je pense qu’il y avait forcément un conflit de génération. Cela étant précisé, même s’ils ne voyaient pas ça d’un très bon œil, mes parents ne m’ont jamais empêché de le faire, d’acheter des disques. Dans un même ordre d’idée, lorsque je me suis mis à écouter du metal en achetant Kill’em All de METALLICA, mon père, en voyant l’artwork, a montré la pochette du disque à ma mère en lui indiquant la photo à l’arrière (Ndr affichant une photo du groupe dans ses jeunes années, avec ce que cela représente…) et en disant : « regarde ce que ton fils écoute comme musique ! », avec un air mi-amusé, mi-inquiet. (sourire) Ils se sont dit en plaisantant que de toute façon, tout cela n’était qu’une phase, que cela me passerait. Et c’était il y a bien longtemps… (rire) Pareil, lorsque mes cheveux ont poussé, ma mère m’a fait comprendre qu’on atteignait là l’extrême limite. Mais je n’ai jamais été empêché de rien même si on me faisait vite comprendre que certaines choses ne plaisaient pas forcément. Par exemple, lorsque j’ai souhaité faire des études de cinéma, aucune barrière n’a été érigée contre cette idée par mes parents. Pareil lorsque j’ai abandonné les études de droit et que je suis entré à l’École du Louvre pour y apprendre l’Histoire de l’art. Mes parents m’ont toujours soutenu même si encore une fois l’idée de faire du droit plaisait davantage à mon père par rapport aux débouchés que cela ouvrait pour mon avenir. J’ai ensuite travaillé dans des musées avant de travailler dans le milieu du metal, chose qui leur a moins plu. (sourire)

Le fait que tu sois devenu journaliste ? Dans le metal ? Ou les deux ?

(Hésitant) Euh…

Et si tu avais été journaliste à Télérama ?

Non, ça aurait été pire ! Je pense qu’il s’agissait d’une simple question de conditions de vie. Ils voyaient bien que les conditions matérielles n’étaient pas aussi bonnes. J’avais une meilleure situation dans les musées. Ils trouvaient cela plus épanouissant pour leur enfant. C’est juste sur le plan financier qu’ils ont un peu tiqué. Mais je n’ai encore une fois jamais eu à me plaindre d’éventuels bâtons dans les roues. Bien au contraire ! C’est même mon père qui m’a encouragé à tenter ma chance dans le journalisme. C’est une forme de liberté que je savais vitale pour moi.

Es-tu issu d’une famille de musiciens ?

Non, pas du tout. Personne ne joue d’aucun instrument. Ma mère ne s’intéresse pas du tout à la musique. Elle a même pour habitude de dire qu’elle pourrait vivre dans un monde sans musique, ce qui est une notion qui me dépasse complètement ! Ma passion pour la musique m’a été transmise par mon père qui, même s’il n’est pas musicien, en écoute beaucoup. Plus jeune, il écoutait du rock, du hard rock, du reggae, du blues… Tout sauf du rap, qui n’existait tout simplement pas à son époque. Il m’a d’abord initié à la musique classique lorsque j’étais petit. J’en écoutais beaucoup. Puis, me voyant m’intéresser au rock lors de mon adolescence, il m’a fait découvrir ce que lui-même écoutait à son époque. Il était fan de LED ZEPPELIN, DEEP PURPLE ou MÖTORHEAD. Étrangement, il est totalement passé à côté de METALLICA alors qu’il a le même âge que les membres du groupe. Puis je me suis mis au piano vers l’âge de 12 ans, si j’ai bonne mémoire…

Contraint ?

Non, non, j’ai hésité un temps entre la guitare et le piano. Mes parents semblaient trouver ce dernier plus joli. Je m’y suis donc mis, parallèlement à l’apprentissage du solfège.

C’est donc sur le piano que tu as flashé en premier ?

Non, sur la guitare. J’avais une petite guitare pour enfant avec des cordes en nylon mais mon premier véritable instrument reste le piano.

Quel était ton premier héros musical ?

(Il réfléchit) Je pense que j’ai une sensibilité proche de Chopin et Bach. Ce sont mes deux compositeurs favoris en termes de piano et d’études de piano. Mais ils n’étaient pas mes premiers héros, au sens où on l’entend. Je pense que mes premiers héros musicaux ont été METALLICA quand j’étais adolescent.

Au travers de la musique d’ABDUCTION, dont tu écris l’essentiel de la musique, tu navigues entre deux ambiances assez démarquées l’une de l’autre, bien que parfaitement complémentaires. On y trouve d’une part une musique vraiment tellurique et d’autre part des passages très aériens. Pourquoi ce besoin de brutalité ?

Je me suis posé cette question quant à la brutalité musicale. Je pense que c’est le classique moyen d’extérioriser ce que je contiens à l’intérieur de moi. Je suis une personne ayant une nette tendance à ne pas faire ressortir les choses ancrées en moi, ce qui parfois peut me poser problèmes, y compris d’ordre physique. Je ne ressors pas assez ces choses mais surtout, je ne les fais pas ressortir assez souvent. S’agissant de cette alternance brutalité/douceur, je suis convaincu que tous les mystères de la vie sont régis par la dualité. C’est ma conviction profonde. Tout est dualité, tout le temps. La lumière et l’obscurité, le bien et le mal, le feu et la glace,… En fait, même si je peux paraître très tranché dans mes jugements, très sûr de moi quant à ce que je pense de mes goûts par exemple, dans le fond je ne suis jamais catégorique.

Est-ce que tu doutes beaucoup ?

Oh oui ! Je doute énormément, tout le temps, pour tout. La réflexion est permanente chez moi. Je vais te donner un exemple, sans pour autant rentrer dans les détails. En politique par exemple, certains de mes amis me disent : « toi Guillaume, tu es un authentique homme de gauche ! ». D’autre en revanche me perçoivent comme un infâme réactionnaire. Alors que je ne me reconnais dans aucun parti politique français. (sourire) Il n’en existe aucun qui puisse correspondre à ma sensibilité propre. Je dépasse totalement le concept même d’un parti politique bien établi. J’ai un certain besoin d’exploration afin de me forger ma propre conviction, au delà de ce que peuvent ressentir les autres dans leur carcan. Lorsque je regarde le spectre politique, je ne me suis jamais dit : « bon bah là, c’est moi ! ». Jamais. Je peux trouver des idées formidables chez certains et dans la seconde suivante ne pas comprendre le côté intellectuellement obtus des mêmes. Bref, tout n’est pas tout noir ou tout blanc.

J’y vois une certaine cohérence entre ta musique et ta vie quotidienne, tes choix artistiques ou politiques. C’est le témoignage d’une ouverture d’esprit qui me paraît tout à ton honneur.

Je ne sais pas. Je pense que oui, du moins je l’espère. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir certains avis tranchés sur certaines choses, quitte à parfois faire des erreurs. Je suis capable d’être dans un état d’esprit un jour et d’être son exact opposé le lendemain. Ces deux aspects se retrouvent forcément d’une manière ou d’une autre dans un morceau d’ABDUCTION. D’autant que je n’aime pas la linéarité. Le black metal qui tabasse pendant trois minutes ne m’intéresse pas forcément plus que ça. Ce que j’aime, c’est le contraste ; l’idée même que la partie calme rende la partie violente d’autant plus agressive. J’ai besoin de subtilité. On en manque cruellement. De nuance aussi. On ne peut plus rien dire sans être taxé soit de fasciste, soit de gauchiste. Je pars du principe qu’aucun n’a trouvé un mode de pensée parfait et l’autre complètement con. Pareil en musique. La nuance est tellement importante. C’est un peu cliché de dire ça comme ça, mais rien n’est plus vrai. Je me nourris de tout ce que les autres sont susceptibles de m’apporter. C’est très important à mes yeux. Sans compter qu’il faut savoir remettre en question ses propres certitudes. Beaucoup ne le font pas, hélas.

C’est une démarche qui peut susciter la peur. L’idée même de prendre conscience de certaines choses, de se remettre en question…

Tout à fait ! Cela sous-entend que dans certain cas, il faut être capable de remonter très, très loin dans ce que l’on a intégré, ce que l’on nous a inculqué. C’est vertigineux ! Cette peur est parfaitement compréhensible. En tout cas moi, je la comprends.

Le black metal est une musique violente, colérique et intransigeante. La question est simple : qu’est-ce qui te met en colère Guillaume ?

(Il marque une pause)….

Pas forcément dans le domaine musical d’ailleurs. Pour certain, ce sera l’injustice, pour d’autre, l’exclusion…

L’injustice, ça me rend fou ! C’est d’ailleurs un truc que je partage avec ma mère. C’est quelque chose qui peut nous rendre dingues. Pas nécessairement une injustice qui me touche moi, à titre personnel, mais me retrouver face à une injustice est quelque chose qui m’atteint. La vulgarité me fait également monter dans les tours. Plus précisément, le fait de se complaire dans la médiocrité me pousse dans mes derniers retranchements. Alors ça, ça me rend malade ! Cette espèce de volonté de ne pas vouloir progresser. Franchement, ça me tue. Il y a aussi quelques sujets sensibles qui peuvent me faire vriller, tels que la peine de mort par exemple. Je peux être très agressif dans mes propos. Si on me titille là-dessus, c’est assez violent. Je me suis fâché avec des amis pour ça, même si tout est rentré dans l’ordre par la suite. Je ne vois pas en vertu de quoi un être humain peut considérer qu’il peut mettre à mort un autre être humain, quelle que soit la nature du crime commis. Et encore moins une société. C’est totalement dénué de sens et dangereux. Il y a d’autres moyens de faire payer les gens qui ont commis l’irréparable. Ôter la vie est impensable ! De toute façon, les trois-quarts des gens qui prétendent être pour la peine de mort le font pour faire les malins mais ne réfléchissent pas sur le fond, sur ce que cela implique, les dérives que cela peut engendrer. Le fardeau à porter toute leur vie s’ils étaient eux-mêmes impliqués dans une pareille décision. Encore une fois, tout n’est pas aussi simple que ce que l’on pense.

Jean Ferrat chantait Nul ne guérit de son enfance en 1991. Penses-tu que l’on peut guérir de son enfance malgré tout, quelles qu’en fut les bouleversements plus ou moins tragiques ? Arrive-t-on à s’en affranchir ?

(Il marque une nouvelle pause) Non je ne pense pas que l’on guérisse vraiment de son enfance. Ce que tu as été enfant définit toute ta vie, jusqu’à ta mort. Et même si tu t’en éloignes durant ton existence, tu seras forcé d’y revenir dans tes vieux jours. C’est mon point de vue en tout cas. En fait, je pense qu’on ne peut pas guérir des difficultés et des traumatismes liés à l’enfance. On n’en guérit pas, on apprend juste à vivre avec et à les utiliser pour se construire. Voire, dans le meilleur des cas, à parvenir à rebondir dessus pour en tirer quelque chose de positif. Après, s’agissant de l’enfance, il y aurait beaucoup à dire. Nous vivons dans une société qui infantilise les personnes. Il n’y a plus que des adultes dont on fait des enfants, à grands coups de nostalgie. Il y a une forme de régression assez flagrante. La maturité se fait de plus en plus tardivement, je trouve. La génération des trentenaires d’aujourd’hui fait un peu peur à voir. Ils jouent à la console de jeux, vont tous les deux mois à Disneyland, regardent des séries sur Netflix,… Il y a 100 ans, les trentenaires apprenaient à vivre dans la réalité. Certes, ils étaient aussi dans les tranchées, ce qui n’est pas des plus joyeux, je te l’accorde ! (rire) Mais il y avait une soif d’apprendre, pour faire. Ils devaient devenir matures beaucoup plus vite. A l’heure d’aujourd’hui, les trentenaires ont des enfants à leur tour. Et l’idée que des enfants aient des enfants m’effraye beaucoup. Pour quel avenir ? Là est la vraie question. Lorsque j’étais enfant, je voyais mes parents, mes grands-parents et je me sentais rassuré. Je sentais, pour ne pas dire ressentais, qu’ils étaient plus sages, plus mûrs que moi. Si bien que je songeais naturellement que j’allais me diriger vers ça et surtout je sentais qu’ils contrôlaient les choses. Il y avait comme un fil rouge, un passage de témoin tacite entre les générations. Mais aujourd’hui, les enfants ne peuvent que constater que leurs parents se comportent comme eux. Honnêtement, où cela peut-il mener ? Je ne sais pas. Où sont la sagesse et le respect que tu es censé transmettre à tes enfants ? Quand tu as 30 ans et que toute ta vie n’est basée que sur Jurasssic Park (1993) de Steven Spielberg, Retour vers le futur (1985) de Robert Zemeckis – qui sont des films que j’ai adoré mais qui ne sont que des films pour enfants – ou sur un plombier moustachu qui court dans des égouts en sautant sur des tortues (Ndr : le jeu vidéo Mario Bros) et que tes seules références sont là, tout en considérant que c’est ce qu’il y a de mieux, ça prouve qu’on ne grandit plus. Dans ce cas, quelle image peux-tu renvoyer à tes enfants ? Je n’ai aucun souci avec ces films que j’ai vus et que j’aime aussi mais franchement, tenter d’émettre un long débat philosophique sur le fait de savoir si c’est bien ou non de jouer avec la nature à propos de Jurassic Park… Non, franchement ça me dépasse. Heureusement qu’on ne leur demande pas d’élaborer un début de réflexion à propos de 2001, l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick ! Il n’y a plus aucun esprit critique. Nous sommes dans une génération basée sur la nostalgie infantile, régie par l’émotionnel et le ressenti direct. Selon moi, ce sont les principaux maux du siècle. Les gens perdent leur confiance en eux, ce qui engendre une succession de surréactions stériles menant à une forme de censure sans aucun esprit critique. On a perdu tout sens de la mesure. Tout choque, tout vexe. A titre personnel, je trouve tout cela terriblement dangereux.

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Guillaume, t’arrive-t-il de pleurer ?

Oui. Bien plus souvent que lorsque j’étais plus jeune. Je suis devenu bien plus émotif qu’auparavant, ce qui est assez paradoxal puisqu’on est censé s’endurcir en vieillissant. Cela rejoint d’ailleurs ce que je viens de développer. On vit dans une société qui mise tout sur l’émotionnel. Comment ne pas être touché ? En plus de perdre sa confiance en soi, il y a un sentiment développé d’être perdu, de ne plus avoir de repères. J’entends par là que les gens ne savent plus d’où ils viennent, ce qu’ils sont et où ils vont. Certains repères sont bousculés, maltraités et beaucoup de gens se sentent de moins en moins bien avec une certaine réalité. On banalise des événements qui pourtant ne le sont pas forcément, ou du moins qui ne l’étaient pas à mon époque ou celle de nos grands-parents et qui auront un gros impact sur l’évolution des gens concernés. Je pense notamment au mariage. De nos jours, il est nettement plus courant de rencontrer des enfants dont les parents sont divorcés plutôt que mariés et c’est une situation qui a énormément de poids sur le manque de repères de beaucoup. Nos anciens n’envisageaient pas du tout la chose de la sorte. Je ne dis pas qu’ils avaient forcément raison et nous tort mais je souligne le manque de repères que cela induit chez ceux qui y sont confrontés et l’évolution étonnante de la société dans laquelle nous vivons. Nous sommes dans un plaisir immédiat au détriment du souci de l’avenir et du sens des responsabilités, ce qui engendre selon moi beaucoup de peur, de déracinement et d’inconnu. Les exemples de l’évolution pour le moins étrange de notre société sont nombreux. La facilité avec laquelle les gens foutent les vieux en maison de retraite… C’est le désespoir absolu ! C’est quelque chose qui n’existait pas il n’y a pas si longtemps encore. Nos ancêtres prenaient soin des personnes âgées, les accompagnaient jusqu’à leur dernier souffle. Pour ma part, je n’ai pas prévu de mettre quiconque en maison de retraite. C’est quelque chose qui me paraît totalement naturel de rester auprès d’eux. Mais nous vivons dans une société archi gâtée, qui ne se rend même plus compte de la chance qu’elle a de vivre dans ces conditions. Ne serait-ce que manger, se laver et avoir un toit pour dormir. Enfin, pour revenir à la question initiale, je pense qu’il nous arrive tous de pleurer justement à cause de cet aspect émotionnel qui nous est imposé. On ne sait plus réagir qu’avec nos nerfs car nous sommes conditionnés comme ça, sans même nous en rendre compte. C’est une époque bien étrange que nous vivons. La banalisation de la violence et de la vie humaine. J’ai l’impression qu’une grande partie de la jeunesse n’a pas conscience qu’elle va mourir un jour. Les gens pensent qu’ils vont être jeunes toute leur vie, sans se rendre compte des conséquences de certains de leurs actes, qu’ils ont tout le temps de faire leurs conneries sans avoir peur de mourir. On en arrive à ce stade là ! Je trouve ça effrayant. Excuse-moi si je digresse un peu. (sourire)

Aucun problème, nous ne sommes pas pressés. As-tu un vice inavouable ?

(long silence de réflexion)

As-tu une vertu inavouable ? On évoquait la dualité. Le vice et la vertu, nous sommes en plein dedans ! (sourire)

J’ai des vices et des vertus comme tout le monde mais pas inavouables. Je suis assez à l’aise avec ce que je suis. Je ne pourrais pas répondre autre chose. (sourire)

Pour lequel de tes défauts as-tu le plus d’indulgence ?

(Il réfléchit de nouveau un instant) Je pense que le défaut pour lequel je reçois le plus de reproches – tandis qu’à mes yeux ça n’en est pas un, c’est d’être passionné et tranché lorsque je parle. Parfois, lorsque je débats avec des amis, ces derniers me disent que je peux être véhément, voire agressif. Je ne lâche pas mon idée, quitte à blesser les gens autour de moi. Chose que je n’aime pas du tout, bien évidemment. Je n’aime pas blesser les gens que j’aime mais d’un autre côté je considère que si tu aimes quelqu’un, tu dois pouvoir le blesser et vice versa. J’accepte parfaitement que l’autre personne soit en total désaccord avec moi, me rentre dedans mais à la fin, tout doit être pardonné. Voilà un défaut que je vis plutôt bien. Je suis très franc mais ça me va. On peut aussi mettre certains de mes propos sur le compte de la maladresse.

As-tu une qualité qui t’a un jour joué un mauvais tour ?

Absolument ! Il m’est arrivé de dire un jour à quelqu’un qui m’est proche ce que je pensais du système éducatif français en général. La personne en question, croyant que je visais ses études et son niveau d’étude, s’est mise à pleurer en me disant : « en gros, tu prétends que les études que j’ai faites sont de la merde ! ». Ce qui n’était absolument pas le cas puisque je considère qu’absolument toutes les études, y compris les miennes, sont de la merde. J’ai adoré l’École du Louvre, je m’y suis éclaté, mais le niveau d’étude et le niveau d’examens étaient absolument merdiques. J’ai fait ASSAS, idem ! Le niveau était ridicule. On ne récompense pas celles et ceux qui sont les plus aptes mais celles et ceux qui apprennent par cœur et qui recrachent tout comme des perroquets. Ce sont des usines à soldats sans aucun esprit critique. Du coup, la personne en question s’est effondrée en larmes tandis que moi qui prends beaucoup de recul par rapport à tout ça, qui ne prends pas le niveau de vie, le niveau d’étude au sérieux, je me suis retrouvé un peu mal à l’aise. C’est un exemple mais il y en a eu plein d’autres.

Sur une échelle de 1 à 10, peux-tu, s’il te plaît, graduer les émotions que je m’apprête à t’énoncer ? On commence avec l’empathie…

Je dirais entre 8 et 9. Je pense faire preuve de beaucoup d’empathie.

Si je te parle maintenant de passion…

Arf… Je mettrais un 8 ou 9 également.

L’angoisse…

8 ou 9, voire 9 ou 10.

L’amitié…

9 ou 10 également. Je suis extrêmement fidèle en amitié. Lorsque je deviens ami, c’est pour une durée indéterminée. Je suis capable de beaucoup par amitié. Ceci dit, lorsque c’est terminé, il m’est difficile de faire marche arrière. Toutes les amitiés qui se sont rompues n’ont jamais été de mon fait. Je suis capable de me mettre dans une colère noire avec mes amis mais je ne couperai jamais les ponts avec eux.

Le rejet, l’abandon…

Je suis quelqu’un de très idéaliste. Lorsque j’étais jeune, si je tombais amoureux d’une fille, il n’était pas envisageable une seule seconde dans ma tête que ça s’arrête. Alors évidemment, ça faisait beaucoup rire les copains mais de mon côté je vivais mon histoire d’amour pleinement. En général, les gens se disent, surtout à ces âges-là : « j’ai envie de sortir avec untel » et puis voilà. Moi, pas du tout ! Je faisais tout pour que ça marche et surtout que ça dure. Donc lorsque ça s’arrêtait, ça devenait dramatique pour moi. J’avais beau n’être qu’un gamin, je m’imaginais déjà me marier, avoir des enfants. (rire) Je vis avec ma femme depuis maintenant 14 ans. Je suis dans le concret et le long terme. (sourire) Je fonctionne à l’exact opposé du sens commun actuel. Il me faut d’abord être amoureux pour envisager d’avoir une relation avec une fille tandis que presque tout le monde autour de moi se dit : « je vais sortir avec elle et puis on verra bien ». Ce n’est pas du tout ma façon de voir les choses. Ceci dit, je ne porte absolument aucun jugement. La note finale sera un petit 7.

Sur une échelle de 1 à 10, peux-tu graduer la compassion ?

Un bon 9.

La bienveillance et la malveillance…

Tant que cela reste des vannes et non de la méchanceté gratuite, je n’ai aucun problème avec ça. Ce que je déteste par-dessus tout car je suis très à cheval, c’est le manque de politesse. La personne qui va venir chez moi et que je vais entendre me dire à propos de telle affiche : « ah t’aimes ça, mais c’est de la merde ! », c’est vraiment déplacé. Je n’ai aucun problème avec le fait que la personne trouve que c’est de la merde, ce que je n’aime pas c’est la condescendance qui va avec, sans aucune argumentation pour étayer le reproche. Je vais avoir beaucoup de mal. Et c’est encore pire lorsque je constate que la personne n’a absolument aucune maîtrise du sujet qu’elle entend critiquer ! S’agissant de la malveillance, dans mon milieu professionnel où ça pullule parce que les gens viennent me parler gentiment avec un intérêt plus ou moins bien caché dans un coin de tête, je les démasque très, très vite. Et je ne supporte pas ça. J’ai l’impression d’être pris pour un pion, c’est insoutenable ! La manipulation des uns envers les autres, vaste sujet…

La mélancolie…

9, voire carrément 10 ! Ce n’est d’ailleurs pas toujours facile de vivre avec ça. J’ai des périodes durant lesquelles je suis vraiment mal mais sans savoir pourquoi. J’ai par chance une épouse qui comprend parfaitement cet état. Cela revient assez cycliquement, tous les 3, 4 mois, avec des envies de rien. Je fais partie des ces gens qui ressentent trop vivement les choses.

Apparenterais-tu la mélancolie à une forme de maladie ?

Un peu oui dans la mesure où ça revient graduellement, ça ne se soigne pas vraiment. En revanche, tu peux apprendre à t’en accommoder et à en tirer quelque chose de bien. En l’occurrence de la musique pour ce qui est de mon cas. (sourire) Il m’arrive même parfois de rechercher cette mélancolie. Je la veux, elle me manque presque. J’ai envie de me sentir triste parce que c’est aussi la tristesse qui me rend créatif. Parfois on a besoin de se complaire dans cet état pour se sentir vivant et mieux rebondir.

As-tu un fort besoin de solitude ?

Oh oui ! Si tu me laisses dans une pièce avec cinq personnes pendant 2 jours, je vais péter un câble. J’aurais l’impression de devenir fou. Ceci dit, je ne pourrais pas vivre sans les autres. J’ai besoin d’avoir mes amis, de leur parler, d’échanger. Je tanne tout le temps mes amis pour qu’on s’organise des soirées pour parler parce que j’ai la notion du temps qui passe. Je sais que tout cela est bien trop court, que le temps nous est compté. J’ai pris conscience très jeune que tout pouvait s’arrêter d’un claquement de doigts, en un rien de temps. C’est, je crois, ce qui manque à la génération actuelle et celles à venir : avoir la conscience que la mort est proche, que les choses sont éphémères. C’est d’ailleurs tout le concept d’ABDUCTION et l’une des choses qui m’obsède le plus. Le temps qui file entre les doigts, les choses qui changent, l’éphémère. Je pense d’ailleurs que ce sera toujours le fil rouge de ce groupe. Profiter les uns des autres, arrêter de s’abrutir devant des séries à la con sur Netflix, sortir, parler, se nourrir des autres. Voilà l’essentiel ! Se nourrir intellectuellement en parlant avec ses amis, c’est primordial pour moi. Sinon je dépéris. J’ai besoin de gens curieux pour qu’on puisse apporter chacun à l’autre son savoir.

T’arrive-t-il d’avoir des regrets ?

Je suis quelqu’un qui ressasse énormément. Très régulièrement, je fais une sorte de bilan de ma vie, de ma naissance à maintenant, en listant les événements qui me sont arrivés, les choses positives ou négatives, des tracasseries aux mauvaises attitudes, en passant par les coups de colère inutiles. Bref, tout un tas de choses qui me font prendre conscience de qui je suis et ce que je fais de ma vie. Cela passe aussi par mes rêves. Le plus souvent, ceux-ci concernent mon rapport aux autres, notamment ceux qui sont disparus ou que j’ai perdus de vue. Il m’arrive peut-être une fois par semaine, et ce depuis des années, de rêver de ces personnes et de me dire qu’elles ne sont pas mortes, que tout ceci n’est qu’un malentendu. C’est très probablement un signal fort, mais je suis persuadé de ne pas être le seul dans ce cas, m’indiquant que je n’ai toujours pas réglé les « problèmes » auxquels je me dois de faire face. Sans doute ai-je mal apprécié telle ou telle perspective, sans doute me suis-je trompé. Qu’aurais-je dû ou pu faire ? S’agissant des amitiés perdues, je suis toujours dans l’interrogation, le questionnement. Comment va-t-il ? S’en sort-il ? Comment aborde-t-il la vie sans moi, alors que son contact me manque ? Est-il encore vivant ? Tout ceci me taraude énormément. Concernant les choix de carrière, par contre c’est tout l’inverse. Aucun regret ! Je me fous complètement du qu’en-dira-t-on. La seule image qui me semble vitale est celle que je renvoie à mon fils. Le reste n’est que du superflu dont je me passe fort bien.

Considères-tu la vie comme un cadeau, une épreuve perpétuelle ou un fardeau ?

La vie est un merveilleux cadeau. Je ne peux pas la considérer comme un fardeau car je pourrais tout simplement ne pas être. Après, les épreuves font partie de la vie. Elles sont nécessaires à la jouissance du bonheur. D’ailleurs, on l’oublie souvent mais le bonheur peut se trouver dans les choses les plus simples. On nous fait croire que le bonheur ne trouve sa source que dans des buts futiles ou inabordables alors que c’est totalement faux. Par deux fois dans ma vie, j’ai pensé que je pouvais y passer à cause d’une santé défaillante. Et dans les deux cas, le bilan que je tirais de mon existence se résumait à des moments de bonheur à 0 euros, des moments de plénitude dans la nature, des balades dans la forêt. Je suis avec mon père, avec ma femme et mon fils ou bien des petits moments de rien du tout n’ayant aucune valeur marchande. Les satisfactions monétaires sont tellement éphémères qu’à côté de ça les moments de bonheur sont bien plus sains car plus vrais. Ce sont les autres, la famille, les amis, la nature dans laquelle on vit qui sont une vraie richesse. Je considère que l’art est la recherche du beau et je ne recherche que la beauté, non la crasse ou la laideur.

Pour terminer cet entretien, deux dernières questions. Guillaume Fleury est-il un homme heureux ?

Oui !

Selon toi, cette seconde partie de notre entretien, permettant aux lecteurs de te connaître davantage en tant qu’être humain qu’en tant qu’artiste, favorisera-t-elle les auditeurs à mieux appréhender la musique, la démarche artistique et la vision singulière d’ABDUCTION ?

Oui c’est évident. Même si certains sujets du groupe tels que l’Histoire ou les racines et l’importance de connaître ses origines – qui sont des sujets essentiels pour moi ! – n’ont été que trop peu abordés, cette seconde partie est parfaitement complémentaire à la première. Je pense que l’on comprend mieux ABDUCTION après cet entretien.

Alors ma mission est accomplie. Merci infiniment Guillaume d’avoir pris le temps de répondre aux questions de ce concept un peu particulier.

Merci à toi !

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